Fragments de H. H.-D. (021)


Elle m’expliqua que Schrödinger avait été convoqué en début d’après-midi chez le Commissaire d’Etat Castel - pour un motif qui n’avait pas été précisé - mais qu’il devait ensuite rejoindre la Société de l’Automne afin d’assister à la réunion mensuelle du bureau exécutif. C’est aux environs de 19 heures qu’un coup de téléphone leur annonça l’arrestation de leur compagnon un peu plus tôt dans l’après-midi. L’heure et demie qui suivit fut consacrée à activer le réseau de correspondants de la société et de l’Institut de Recherches Blanquistes au sein des instances de l’Etat afin d’obtenir des informations plus circonstanciées. Il s’avéra que Schrödinger avait été interpellé à sa sortie du bureau du Commissaire d’Etat puis transféré immédiatement, non pas dans les locaux de la police, mais à l’hopital psychiatrique Sainte-Anne où il se trouvait à l’isolement. Aucune annonce officielle n’avait encore été faite et le motif de cette arrestation était ignoré.
   Aucun autre membre de l’organisation ne semblait avoir été inquiété mais les mesures de sécurité prévues en cas de menées répressives avaient tout de suite été mises en oeuvre. “Les personnes que vous avez entendues sortir d’ici ne dormiront pas chez elles ce soir” me souffla-t-elle. Des équipes de sécurité avaient en outre pris place au siège social de l’Institut et ici même mais, de l’aveu même d’Anne Devincey, elles constitueraient une protection bien dérisoire en cas d’offensive concertée de l’appareil d’Etat. 
J’étais venu dans l’espoir de pouvoir m’entretenir avec Schrödinger de la coïncidence entre certains termes des poésies inédites de Geneviève d’Aulnoye et les noms des rivières proches du village de Blanqui et je tombais en pleine affaire politico-policière.

   “Est-ce que cette arrestation constitue pour vous une surprise totale, lui demandai-je, ou bien Schrödinger et vous même pressentiez-vous une menace? 
   - C’est peu dire que les rapports qu’entretient notre courant de pensée avec la faction qui contrôle aujourd’hui la plupart des instances de décision sont détestables, mais ce qui vient de se passer me laisse totalement abasourdie! 
   - Pardonnez ma question, hasardai-je, mais selon vous c’est bien le courant blanquiste qui est visé et non, pour une raison que j’ignore, la personne même de Schrödinger?”

   Elle parut d’abord déconcertée. Ou peut être simplement pensive. Puis, après un assez long silence: ”Eh bien, monsieur Heinz-Daumal, pensez-vous parfaitement connaître Schrödinger ?” me demanda-t-elle à son tour”.
   Je ne répondis rien, évidemment. Je demandai si je pouvais être utile, Anne Devincey me fit comprendre que ce que j’avais de mieux à faire dans l’immédiat, était de rentrer chez moi et d’être prudent. 

Fragments de H. H.-D. (020)

C’était une femme longue et osseuse au teint pâle, la petite quarantaine me sembla-t-il, vêtue d’une jupe plissée grise et d’un gilet de laine noir sur un chemisier à col montant. Je la suivis dans le vestibule circulaire toujours aussi glacial et elle m’ouvrit la porte de la pièce dans laquelle Schrödinger m’avait reçu la première fois. “Il ne devrait pas tarder, me déclara-t-elle, il était cet après-midi chez le commissaire d’Etat. Vous pouvez l’attendre dans son antre si l’odeur de tabac froid ne vous importune pas. Ce n’est pas très accueillant de ma part et je vous prie de m’en excuser, mais je ne peux pas vous tenir compagnie pour le moment car je suis occupée là-haut.” L’écho assourdi de conversations parvenait en effet de l’étage.


    J’entrepris, pour meubler mon attente, de me livrer à une petite exploration de cette pièce dans laquelle Anne Devincey m’avait aimablement cantonné. Cela tenait de l’échoppe de bibliophile et de la turne d’étudiant. J’avisai, contre le mur opposé à celui de son bureau, un lit d’appoint ainsi qu’un petit réchaud que je n’avais pas remarqués lors de ma première visite. Il dormait donc - au moins occasionnellement - dans cet endroit. Mais où demeurait-il lorsqu’il ne hantait pas la Division des Observations ou la Société de l’Automne? J’ai toujours imaginé, sans plus m’y arrêter, qu’un haut fonctionnaire comme lui occupait probablement un logement cossu à la plaine Monceau ou à Boulogne. Mais à cet instant je ressentais une nouvelle fois le caractère étrange de mes rapports avec cet homme qui, il y a peu, n’était pour moi qu’un supérieur hiérarchique inabordable. Il avait, pour quelque raison que j’ignore, décidé de me faire partager des informations de nature confidentielle, en revanche j’ignorais à peu près tout de lui hormis son appartenance à cette Société de l’Automne. Tout juste savais-je qu’il avait reçu une formation militaire et qu’il avait été - ou était encore - membre du parti blanquiste. J’avais aussi cru comprendre qu’il était veuf depuis quelques années.

   Je portai ensuite mon attention sur les étagères. Les ouvrages de théorie politique - avec naturellement une place de choix pour les écrits de Blanqui et des penseurs socialistes des deux derniers siècles - côtoyaient les manuels d’histoire. Un peu plus loin s’alignaient quantité de livres et de périodiques traitant de matières scientifiques, depuis la théorie des nombres jusqu’aux dernières avancées de la physique des particules. Tout cela cadrait plutôt bien avec l’idée que je me faisais du superviseur. Ce que je découvris ensuite était en revanche plus inattendu. Toute une section de sa bibliothèque était en effet consacrée à des matières et des auteurs relevant de la croyance religieuse, de la spéculation pré-scientifique, voire de la superstition pure et simple. Pris de curiosité et n’ayant autre chose à faire, je commençai à en dresser une liste dans mon carnet.

   Dans des formats divers et sous des reliures plus ou moins fatiguées, je recensai ainsi, entre autres opuscules plus obscurs:
  • plusieurs volumes d'Ibn 'Arabi et Omar Sohrawardi, philosophes musulmans du XIIème siècle;
  • le Zohar et le Sepher Yetsirah, livres essentiels de la Cabale juive, ainsi que des écrits d'Isaac l'Aveugle, Moïse de Léon, Isaac Louria, Abraham Aboulafia et Éléazar de Worms;
  • les Neuf cents Conclusions, de Jean Pic de la Mirandole ;
  • De verbo mirifico et De arte cabalistica, de Jean Reuchlin ;
  • De harmonia mundi, du franciscain Francesco Giorgi ;
  • La Clé des choses cachées et l'Exégèse du Candélabre mystique dans le tabernacle de Moyse, de Guillaume Postel ;
  • le Traité des mondes innumérables, de François Lottin ;
  • Abdita divinae cabalae mysteria, de Jacques Gaffarel ;
  • ainsi que des ouvrages d'hermétistes du Bas Moyen Age, de la Renaissance et du XVIIème siècle : Augustin d'Ancône , Marcile Ficin , Jacques de Lucques, Richard de Mediavilla, Jakob Böhme, Nicolas de Cues, Fontenelle, Swedenborg et d’autres encore.

   Une telle collection avait de quoi surprendre dans la bibliothèque du matérialiste convaincu qu’il avait la réputation d’être. Je me promis de lui en faire la remarque.

  Soudain, provenant de l’étage, des éclats de voix se firent entendre par la porte entrouverte du bureau. Je sortis dans le vestibule et tendis l’oreille mais sans réussir à saisir le contenu des phrases échangées. Cela dura ainsi une vingtaine de minutes puis le tumulte céda peu à peu la place à un bourdonnement soutenu. Environ une heure plus tard le plancher du premier résonna de bruits de souliers et de chaises que l’on tire, puis j’entendis des pas qui s’éloignaient et des conversations qui s’estompaient. Personne dans le vestibule. Les participants à cette réunion avaient donc dû quitter le pavillon par une sortie que je ne connaissais pas. Quelques minutes après Anne Devincey poussa la porte du bureau et se laissa tomber sur une chaise.

   “Schrödinger vient d’être arrêté!” prononça-t-elle d’une voix blanche.




Fragments de H. H.-D. (019)

J’ai toujours de sérieux doutes sur l’utilité de continuer à poster ces notes dont j’ignore où, quand et à qui elles parviendront. Quatre bons mois se sont maintenant écoulés depuis la série de disparitions et de substitutions inexpliquées de rues et d’édifices, sans que j’aperçoive le moindre début d’explication à ces phénomènes. La presse reste toujours silencieuse sur le sujet et Schrödinger, qui me fait parvenir de temps en temps des messages toujours sibyllins, ne semble pas progresser non plus. De mon côté, je poursuis à la Division, avec un parfait manque de conviction, mon travail de recension de l’art funéraire vénète: inventaire exhaustif, nomenclature des pièces retenues par catégories d'oeuvres, classification croisée selon de multiples critères, longues séances d'analyse comparée avec l'équipe de Marie Di Luca en charge du matériel d'origine vénitienne... Je soupçonne toujours le superviseur Larcher de m’accaparer avec cette étude fumeuse pour éviter de me voir prendre des initiatives qui ne lui conviendraient pas. Toutefois ce travail fastidieux mais routinier me laisse suffisamment de disponibilité d’esprit pour me permettre de réfléchir aux incidents de ces derniers mois.

     Naturellement j’en suis venu à faire un rapprochement entre ces évènements et la disparition - qui m’avait tant occupé l’an dernier - des oeuvres de Geneviève d’Aulnoye. Je me suis par ailleurs efforcé de recueillir quelques renseignements sur la Société de l’Automne. Selon certains annuaires de référence, celle-ci apparaît comme une subdivision de l’Institut de Recherches Blanquistes, selon d’autres, les deux appellations recouvriraient en fait une seule et même entité, l’IRB en constituant alors la vitrine officielle. Celui-ci est inscrit depuis une soixantaine d’années, au Répertoire National des Sociétés Savantes et son activité la plus notable est l’édition d’ouvrages et de périodiques à caractère historique ou politique, ainsi que l’organisation de colloques. Son siège social est à Paris, 8 rue Linné - où Blanqui vécut plusieurs années - et il compte dans son conseil d’administration plusieurs anciens commissaires d’Etat. Les archives de la Division ne m’ont guère apporté plus d’éléments. Chacun y va de sa rumeur sur les activités présumées souterraines de la Société, sur son pouvoir d’influence, mais personne ne semble s’accorder sur ses origines et les conditions de sa fondation. La version la plus couramment admise est celle d’une création vers 1840, après la dissolution de la Société des Saisons; quelques uns y voient une origine beaucoup plus récente, concomitante avec la naissance de l’IRB. En tout cas, je n’ai trouvé nulle mention de son existence avant la révolution française comme me l’avait laissé entendre Schrödinger.  

     J’ai fait en revanche une découverte en croisant les entrées “Blanqui” et “Automne” de la base historique du Commissariat à l’Intelligence. La consultation d’une carte d’état-major m’a permis d’observer que le village de Villers-Sainte-Marie où Blanqui résidait au moment de son décès tragique était situé au bord d’un cours d’eau appelé justement la Sainte-Marie, qui se déverse, cinq kilomètres plus au nord, dans la rivière Automne. Il me revint aussitôt à l’esprit un des poèmes inconnus de Geneviève d’Aulnoye que Schrödinger m’avait donnés à lire et qui, si ma mémoire était bonne, faisait allusion aux “arcanes de l’Automne” et au “lit de Sainte Marie”.

     Tout ceci était passablement singulier, mon effarement et ma curiosité s’en sont trouvés décuplés. J’aurais aimé en discuter avec Schrödinger mais ce dernier n’a pas remis les pieds à la Division depuis notre rencontre rue des Orties et quand bien même il y serait venu, je ne voyais pas comment m’entretenir discrètement avec lui de ce sujet sur notre lieu de travail. Au bout du compte j’ai pris le parti de me rendre hier soir à la Société de l’Automne où je pensais avoir de bonnes chances de le trouver.

    Lorsque j’arrivai, le rez-de-chaussée du pavillon était obscur mais il y avait de la lumière derrière les vitres du premier étage. On mit un certain temps à répondre à mon coup de sonnette, puis la porte s’ouvrit et je reconnus la femme que j’avais croisée lors de ma première visite et qui avait dû m’observer d’abord depuis la fenêtre du premier. Un chat roux me frôla les chevilles et fila vers la pénombre du jardin. “Le chat de Schrödinger! fit la femme. Mais son maître, lui, est absent. Je sais qui vous êtes, reprit-elle, moi je m’appelle Anne Devincey. Entrez, voulez-vous?”



Fragments de H. H.-D. (018)


L”’incident de la rue des Orties” - comme l’a baptisé Schrödinger - n’était, je le sais maintenant,  ni le premier ni le dernier du genre. Le superviseur m’a parlé d’une petite gare de campagne, dans l’Est de la France, “disparue” durant quelques jours il y a moins d’un an. Aucune perturbation dans le trafic ferroviaire n’a cependant été signalée à l’époque par les autorités.
    De leur côté, des sources britanniques font état du surgissement - je ne sais quel autre mot employer! - d’un cabaret artistique en lieu et place du magasin d’une célèbre marque d’imperméables, la semaine dernière, au milieu de la matinée, dans une rue du quartier londonien de Soho. Les amateurs de spectacles musicaux rythmés rencontrés sur place soutiennent qu’ils fréquentent cette adresse depuis fort longtemps, quant aux acheteurs de trench coats des environs, ils affirment de leur côté se fournir habituellement dans les magasins de Regent Street ou de Covent Garden.
    Chaque fois, il semble qu’on ait affaire au même scénario, avec deux variantes: quelques individus sont les témoins d’aberrations mais assez rapidement les choses rentrent dans l’ordre, soit que le phénomène cesse aussi soudainement qu’il s’était produit, soit au contraire qu’il s’installe. Dans le premier cas les témoins paraissent avoir tout oublié de l’incident et, dans le second, aucune personne ne garde le souvenir de l’état antérieur. Dans l’affaire du cabaret londonien, Schrödinger s’est pourtant procuré - par je ne sais quels moyens! - une coupure de presse représentant le magasin d’imperméables là où il devrait encore se trouver et où personne ne se rappelle plus l’avoir vu.  


Fragments de H. H.-D. (017)



Il fallait que je me décide à retourner sur place. Je ne savais pas si je redoutais plus la confirmation de la volatilisation de la rue des Orties ou sa résurrection. Dans le premier cas, je pourrais me dire que je n’avais pas eu la berlue samedi dernier, en revanche cela ne m’expliquerait pas pourquoi je conservais malgré tout le souvenir de cette maudite rue - jusqu’au goût des camemberts de chez Allilière! Peut-on se souvenir d’une chose qui n’a jamais existé? Et si elle venait à réapparaître, l’ordre des choses en semblerait rétabli mais je serais toujours à me demander pourquoi je ne l’avais pas vue l’autre jour.
    J’ai rassemblé mon courage et ce soir, en quittant la Division, j’ai pris un autobus jusqu’au Palais Royal puis marché en direction de la rue Sainte-Anne. Là, juste en face de l'Administration des Tontines s’ouvrait, comme auparavant, la rue des Orties. Le premier sentiment qui me vint fut le soulagement, les questions viendraient après. La fromagerie Allilière, un peu plus loin à gauche, m’attirait comme un paradis retrouvé. Je poussai la porte et, pour un peu, j’aurais embrassé la patronne. J’en ressortis bientôt, nanti d’un camembert et d’un livarot. Avant de repartir, j'extirpai de ma sacoche un appareil photo que j’avais emporté pour l’occasion et pris quelques clichés des alentours. Je m’éloignais d’un pas guilleret lorsqu’une main se posa sur mon épaule et qu’une voix m’interpella: “Alors, vous aussi, mon ami?”.

    Je me retournai, Schrödinger me faisait face. Sa voix était goguenarde mais son regard grave: “Je ne vous demande pas la raison de votre présence dans ces parages. Quand cela vous est-il arrivé?
    - Samedi dernier.
    - Oui, bien sûr! C’est également mon cas. Mais j’y suis retourné le surlendemain et la rue était, disons, revenue...
    - Vous me pistez?
    - J’ai passé l’après-midi à la Division - j’y ai encore mon bureau, vous savez! - me dit-il avec malice. Et lorsque je vous ai vu sortir en peu plus tôt qu’à l'accoutumée j’ai eu envie de vous suivre. J’avais ma petite idée de l’endroit où vous vous rendiez, mettons cela sur le compte d’une intuition. Et il n’était pas indispensable que nos collègues nous voient partir bras dessus, bras dessous.”

Nous sommes remontés par la rue Sainte-Anne jusqu’au petit salon de thé qui se trouve à l’angle de la rue Thérèse. Nous nous installâmes, moi devant un Earl Grey Smoky, lui, grognon car l’établissement n’avait pas de Lapsang Souchong. J’étais bien déterminé à lui faire dire ce qu’il pensait - ou ce qu’il savait -  de ce phénomène dont nous avions, apparemment, tous deux été les témoins.
“Une aberration, Henri, une aberration! J’ai bien ma petite idée sur ce phénomène, avoua-t-il, mais de là à trouver une explication satisfaisante...! En tout cas, rassurez-vous, vous n’avez pas d’hallucination ou alors vous n’êtes pas le seul. En dehors de nous deux, d’autres ont été les témoins de l’effacement temporaire de la rue des Orties.
- Vous leur avez parlé?
- Nous avons bien rencontré quelques personnes, oui. (Je notai le nous). Mais, précisa-t-il, nous avons dû prendre des précautions, il fallait éviter de susciter une fièvre collective. Le risque était important car il s’agissait, pour l’essentiel, d’habitants du quartier et les gens, naturellement, sont amenés à se parler entre eux.”
Il m’expliqua que ces conversations avaient apporté des résultats contradictoires. Certaines personnes avaient constaté, avec le même effarement que moi, l’évanouissement de la rue tandis que pour une majorité la question n’avait pas d’objet, vu qu’elle n’avait, selon eux, jamais existée. Et, plusieurs jours après, parmi les témoins du phénomène quelques uns n’en conservaient plus aucun souvenir.
“Ajoutez à cela, conclut Schrödinger, ceux qui, le jour de la disparition, ignoraient tout de la rue des Orties mais qui, aujourd’hui, affirment qu’elle existe et a toujours existé. Et enfin, si nous voulons être rigoureux, nous devons envisager le fait que, pendant que pour nous cette rue se désagrégeait, pour d’autres personnes il pouvait très bien ne rien se produire du tout. Je peux vous assurer que votre marchande de fromages n’a aucunement le sentiment d’avoir fait une escapade dans le néant!”