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Fragments de H. H.-D. (026)



“Eh bien, que vous inspirent ces nouvelles données?”
     Anne Devincey me faisait face par-delà la grande table. Elle se tenait les bras croisés, son teint était pâle et ses yeux enfoncés et cernés. Les dernières nuits avaient dû être blanches pour elle aussi.
    Juste deux déraillements dans une gare malencontreusement dépourvue de voies ferrées mais agrémentée d’oeuvres d’art! Et, accessoirement, vingt-six victimes et je ne sais combien de blessés! Je gardai ma réflexion pour moi car une autre pensée me travaillait : comprenait-elle d’avantage que moi ce qui se passait ? J’avais la conviction que si Schrödinger s’était tenu devant moi à cet instant, lui m’aurait déjà livré l’état de ses réflexions.
     Je me bornai à lui déclarer qu’ils avaient accompli un travail prodigieux dont j’aurais moi même été bien incapable, et que ces résultats renforçaient, hélas, l’impression, qui était la mienne, qu’un processus effrayant s’était mis en marche. J’ajoutai que je trouvais affligeant que cet infortuné Schrödinger ne puisse être parmi nous pour nous aider à trouver une explication à ces énigmes.

     Elle soupira. “A coup sûr il aurait, mieux que nous, su établir ce qui relie cet accident aux évènements incompréhensibles qui l’ont précédé, comme ces escamotages paysagers, - celui de la rue des Orties, entre autres, dont vous avez été le témoin. C’est bien à cela que vous pensez ?.
     - C’est cela, ainsi qu’à la disparition des livres de Geneviève d’Aulnoye. Mais nom d’un chien, n’y a-t-il vraiment rien à faire pour qu'il soit libéré ? Nous ne vivons tout de même pas sous un régime de dictature! Si ?
     - Vous avez raison. Même si notre République s’est beaucoup éloignée des idéaux de ses fondateurs et a pris un tour autoritaire que je n’aime pas, il n’en demeure pas moins que le fonctionnement de l’Etat reste soumis aux règles du droit et à la Constitution. Hélas, dans la situation de Schrödinger cela ne nous est d’aucun secours. Il ne sortira probablement jamais de l’endroit où il se trouve enfermé et, même si par miracle c’était le cas, il serait dans l’incapacité de nous apporter la moindre aide.
       - Je ne comprends pas...
    - Cela faisait partie des choses que j’avais à vous apprendre ce soir, lâcha-t-elle. Schrödinger n’est pas prisonnier dans cet hôpital psychiatrique, il est très malade... Il est atteint de démence sénile.”

      J’étais évidemment abasourdi par cette annonce. Si j’avais moi-même envisagé un instant une explication de cette nature je l’avais aussitôt écartée, tant elle entrait en contradiction avec le comportement du Schrödinger que je connaissais - ou que je croyais connaître... “Mais enfin, rétorquai-je, vous avez vous-même immédiatement opté pour le thèse d’une menée répressive! Les mesures de sécurité, vos conseils de prudence...
     - Les blanquistes ont de nombreux adversaires au gouvernement et dans l’administration, monsieur Heinz-Daumal, et c’est encore plus vrai de la Société de l’Automne. Aussi, concevez que, face à un évènement de cette sorte, la première chose à faire était de nous mettre en capacité de parer à toute attaque concertée. Mais ce que vous ignorez probablement, c’est que la santé de Schrödinger était devenue très préoccupante depuis son retour de voyage. Vous-même n’avez pas pu ne pas remarquer combien il semblait avoir vieilli. Assez vite sont apparus des épisodes de perte de mémoire, quelques moments de confusion, des difficultés, parfois,à tenir un raisonnement qui l’ont contraint à aménager son emploi du temps. Il a pratiquement cessé toute activité à la Division des Observations  pour consacrer son temps, quand ses forces le lui permettaient, à son travail au sein de notre organisation. Encore que, quand je parle de travail au sein de notre Société, je devrais plutôt dire qu’il consacrait le plus de temps possible à des recherches personnelles qu’il a bien tenté de nous faire partager mais dont je ne suis pas certaine que nous ayons compris tout le sens et la portée.
    - Est-ce que ces recherches étaient en rapport avec les évènements dont nous parlions ?
    - Eh bien, l’épisode de la rue des Orties semblait l’avoir sérieusement alarmé, naturellement. J’ignore comment il en a eu connaissance mais il a aussitôt dépêché trois de nos membres pour s’entretenir avec des habitants du quartier. Mais son occupation principale paraissait concerner le président Blanqui lui-même, sa vie, son oeuvre… Pas sur le plan strictement politique, me sembla-t-il. Il m’a laissée entendre à plusieurs reprises qu’il existait des choses qu’on ignorait sur lui, ou qu’on cachait et que Blanqui était un personnage encore plus important qu’on ne le croyait.”

    Je repensai immédiatement à mon premier entretien avec le superviseur et à sa question sur la mort du président.
      “Ne vous en a-t-il pas dit plus sur le sujet ? la questionnai-je.
     - Non, rien de plus. La raison essentielle en était, m’a-t-il expliqué, qu’en tant que membre de l’Institut de Recherches Blanquistes il s’estimait pour le moment tenu à la plus grande réserve sur cette question. Je le sentais extrêmement troublé mais je dois vous avouer qu’en dépit de l’estime que j’ai toujours eu pour lui, je me demandais quelquefois si tout cela n’était pas en réalité une manifestation de plus de la maladie qui le rongeait.”

    Je dus lui paraître encore sceptique car elle s’attacha à m’expliquer de façon détaillée comment la veille, contrairement à ce qu'elle m'avait affirmé en début de soirée, un représentant de l’IRB avait fini par être autorisé à rendre visite à Schrödinger et à consulter son dossier médical. Il avait trouvé le superviseur dans un état d’extrême lassitude, peut-être accentué par l’effet narcotique des médicaments, et alternant instants de lucidité et longs intervalles d’absence. “Nous avons  reconstitué le fil des évènements ayant amené à son internement, ajouta-t-elle, et nous sommes hélas maintenant à peu près convaincus qu’à un moment de son entretien avec le Commissaire d’Etat Castel, Schrödinger s’est emporté et, perdant tout contrôle de lui-même, s’est rué sur ce dernier et a tenté de l’éborgner à l’aide d’un coupe-papier qui se trouvait sur le bureau.
     - Quand bien même l’internement de Schrödinger ne serait pas le résultat d’un complot, commentai-je, vous ne semblez pas rassurés au point de vous passer de mesures de sécurité, comme la présence de Charles au pavillon. J’en déduis que si le coup de folie de Schrödinger constitue une aubaine pour ses ennemis, vous pensez qu’ils pourraient être tentés d'exploiter plus avant l'avantage qui est le leur. Mais j’ai le sentiment qu’il n’y a pas que cela qui vous tracasse...”

     Nous fumes interrompus par un bruit de porte venant du rez-de-chaussée. Puis un miaulement se fit entendre, suivi par une voix d’homme. “C’est justement Charles qui rentre et qui s’apprête à nourrir Origène, fit Anne Devincey.
       - Origène ?
    - Que voulez-vous, c’est ainsi que Schrödinger baptisa le chat juste après sa castration.”

     Devant mon air ahuri, elle ajouta, en levant les yeux au plafond : “Origène était un des Pères de l’Eglise, dont on dit qu’il poussa le souci d’ascétisme jusqu’à s’appliquer à lui même une méthode pour le moins radicale... Bon, peu importe, reprit-elle en se redressant sur sa chaise. Nous n’en avons pas terminé avec cette conversation, il me reste des choses importantes à vous dire.” 

Fragments de H. H.-D. (025)


Nous étions quatre personnes dans la salle du premier étage de la Société de l’Automne. Anne Devincey avait fait les présentations, m’assurant que nous nous trouvions en compagnie de “personnes de confiance”. Le conducteur de l‘automobile se prénommait Charles; un autre homme, un certain Jérôme, en manches de chemise malgré la fraîcheur des lieux, s’activait auprès d’un projecteur semblable à ceux que nous utilisons à la Division. Un écran fut déroulé contre le mur d’en face et, lorsqu’on fit le noir, apparut une photographie semblable à celles que j’avais copiées, mais d’une meilleure définition.
     Anne Devincey prit la parole: “Monsieur Heinz-Daumal, j’avais l’intuition que vous ne manqueriez pas de remarquer certaines détails singuliers entourant cet accident et je n’ai pas été déçue...
     - C’est très flatteur, l’interrompis-je, mais je crois que je peux terminer votre phrase: vous étiez préoccupée par l’usage éventuel que je pourrais faire de mes petites découvertes et vous n’aviez donc guère d’autre choix que de prendre contact avec moi.
     - Vous n'avez pas complètement tort. Je reconnais que j'étais quelque peu soucieuse à ce sujet, mais ce n'est pas la seule raison de votre présence ici. Nous avons, comme vous, trouvé surprenant le fait que deux trains déraillent quasi-simultanément lors de leur entrée en gare. S’ils avaient roulé sur des voies contiguës, le premier convoi, en sortant de ses rails, aurait pu avoir heurté le second. Mais ce qui invalide cette hypothèse, c’est que ces deux trains étaient séparés par plusieurs voies.
     - La seule explication possible résidait donc, logiquement, dans un évènement extérieur qui aurait affecté en même temps les deux trains. Quelque chose touchant toute l’infrastructure ferroviaire, comme un affaissement de terrain sur une large surface.
      - Exact, approuva-t-elle, ou bien encore un sabotage.
      - L’explosion...
      - Non, l’explosion s’est produite après le déraillement et semble être une conséquence de celui-ci. En tout état de cause un sabotage de cette nature aurait demandé une minutie et une rapidité de mise en oeuvre inimaginables. Savez-vous que, moins de deux minutes avant l’accident, deux trains avaient quitté la gare sans le moindre problème? De plus, comme vous l’avez vous même observé, ce qui est inexplicable c’est l’absence totale de rails sur les photographies prises peu après l’évènement.
     - Ne se peut-il pas que la présence de ces rails ait échappé à notre regard? Ces photographies sont plutôt sombres et prises de haut.”

       Le dénommé Jérôme intervint: “Croyez moi, monsieur, nous avons examiné les clichés avec la plus extrême minutie et un outillage que vous ne possédez sans doute pas. La longueur d’un rail est au minimum de quarante mètres et se présence ne nous aurait pas échappé. Les seuls débris métalliques que nous avons pu observer sont de taille beaucoup modeste et proviennent pour l’essentiel de l’effondrement d’une partie de la marquise.
     - Alors? "
    Jérôme guetta du regard l'assentiment d'Anne Devincey puis il agrandit une partie de l’image.
Il s’approcha de l’écran et, à l’aide d’une baguette, me désigna ce qui m’apparut comme un amas de gravats situé vers la partie centrale de la photographie.
     "Alors, poursuivit-il, nous avons fait une autre découverte. En cherchant les rails j’ai été intrigué par cette forme-ci. Les contours en sont trop arrondis pour qu’il s’agisse de simples gravats. Regardez, cela évoque même une forme humaine… Mais les dimensions sont trop importantes pour qu’on ait affaire à un corps et nous savons en outre que toutes les victimes avaient à cette heure été emportées par les sauveteurs. Nous en serions peut-être restés là si je n’avais pas, hier matin, traversé le Jardin des Tuileries. Je suis tombé en arrêt devant une statue du sculpteur Aristide Maillol dénommée La Méditerranée et en un instant j’eus la certitude que c’était ce que j’avais vu sur la photo. Il y avait néanmoins un problème : à supposer que j’aie raison, la même statue ne pouvait pas se trouver à la fois aux Tuileries et dans les décombres de la gare d’Orsay, sauf s’il en existait une copie. Je filai chez moi chercher un appareil photographique, revins prendre des clichés de la sculpture sous tous les angles et me précipitai ici. La comparaison des photos - que vous pouvez voir à présent sur l’écran - me confirma la similitude et quelques recherches documentaires m’apprirent qu’il existait bien plusieurs répliques de l’oeuvre originale.
     - Mais aucune plantée au milieu des quais de la gare d’Orsay!
   - Ah ça, naturellement! Nous avions mis le doigt sur quelque chose et cette chose n’avait aucun sens. Du coup nous avons repassé la photographie aérienne au peigne fin et nous avons fini par découvrir un autre amas étrange qui, après plusieurs heures de consultation de banques de données nous a permis d’identifier une autre statue.”
     L’écran afficha côte à côte les deux images. L’oeuvre, d’un style différent de celui de la première, représentait une femme assoupie, abritée sous l’aile à demi déployée d’un aigle aussi grand qu’elle. “Il s’agit, reprit-il, d’Hébé endormie, un groupe en marbre sculpté en 1869 par un certain Albert-Ernest Carier-Belleuse, qui fut le professeur d’Auguste Rodin. Je vous garde le meilleur pour la fin: il n’en existe pas de réplique connue et l’oeuvre est détenue par le musée du Louvre! Qui sait, fit-il d’un ton sarcastique, si nous poursuivons nos recherches peut-être tomberons-nous sur le sosie de la Victoire de Samothrace ou du David de Michel-Ange!” 



   Là dessus, il ralluma l’éclairage de la salle et éteignit le projecteur. “Maintenant, je rentre chez moi, déclara-t-il. Je dois être au bureau demain à sept heures et demie et je n’envisage pas de passer une nouvelle nuit blanche.”
      Il descendit l’escalier, suivi de Charles.

      " Charles le reconduit chez lui ?, demandai-je à Anne Devincey.
     - Pas tout à fait, il l'accompagne au centre-ville où se trouve garée sa propre auto.
      - Par mesure de prudence ?
     - Jérôme est le patron d'un cabinet  d'architectes plutôt en vue et nous considérons, lui comme nous, qu'une certaine discrétion dans nos rapports est de mise, en particulier dans le climat présent.
      -  Charles, lui, vit ici ?
      - En ce moment, oui. Il va revenir "monter la garde" dès qu'il aura déposé Jérôme. Et nous, à présent, nous avons besoin de causer."

    

Fragments de H. H.-D. (023)



C’est la tête emplie de sombres pensées que je quittai le bureau à 18 heures sonnantes. En dépit du temps maussade, je décidai, pour essayer de me changer les idées, de longer les quais de la Seine puis de m’offrir à dîner dans un des restaurants du quartier de l'Hôtel de Ville.

    Arrivé aux environs du pont d’Arcole, le fracas d’une détonation, suivi d’un tumulte métallique, me tira brusquement de mes mornes ruminations. En me penchant au parapet j’aperçus une colonne de fumée noire qui s’élevait en aval du fleuve, à la hauteur des Tuileries me sembla-t-il. Autour de moi les passants s’étaient arrêtés et s’interpellaient avec des mines inquiètes et interrogatives ; des mots revenaient: collision fluviale, incendie, attentat... Bientôt les mugissements mêlés des sirènes de la police et des sapeurs-pompiers commencèrent de s’élever d’un peu partout et je vis une demi-douzaine de vedettes descendre la Seine à vive allure.
    Je hâtai le pas en direction de l’ouest et après dix minutes j’atteignis le pont Neuf. De là je pus réaliser que le sinistre n’avait pas pour théâtre les Tuileries mais la gare d’Orsay. Je traversai alors la Seine pour poursuivre ma progression sur la rive gauche. La circulation automobile y était pratiquement à l’arrêt et des agents de police s'évertuaient, à grands coups de sifflet, à dégager un couloir pour les véhicules de secours. Un peu plus loin la voie était barrée et le trafic dévié vers la rue des Saints-Pères. A partir de la rue du Bac, le secteur était totalement bouclé et il y régnait l’intense agitation des jours de désastre. Des postes de premier secours avaient été installés à la hâte. Des rescapés, enveloppés dans des couvertures, étaient assis sur des chaises pliantes et des blessés étaient transportés vers une noria d’ambulances et plusieurs hélicoptères médicalisés ou encore acheminés vers des vedettes fluviales, en contrebas. Les lances des camions de pompiers étaient déployées jusqu’à l’intérieur de la gare et une fumée sombre montait toujours au dessus de l’édifice.
     Je questionnai quelques personnes autour de moi. Le désastre, selon mes interlocuteurs, était dû à un déraillement suivi d’une forte explosion et d’un incendie. Il y aurait un nombre considérable de blessés et plusieurs morts. Je n’en apprendrai pas plus sur place. Je rebroussai chemin et rentrai chez moi pour écouter les bulletins d’informations.

   Les journalistes dans leur ensemble confirmaient, s’appuyant sur un communiqué de la Compagnie des Transports Ferroviaires, que deux trains de banlieue avaient déraillé presque simultanément en entrant en gare, à quelques voies de distance et qu’il s’en serait ensuivi un incendie dû à un court circuit électrique. On déplorait un bilan provisoire de vingt-six morts et plus de deux cents blessés. Les envoyés spéciaux semblaient ne pas avoir accès à l’emplacement même de la catastrophe, sans doute pour ne pas entraver le travail des sauveteurs, et se bornaient à décrire l’effervescence autour de la gare et à relater les réactions et commentaires de diverses personnalités officielles. En revanche aucune information n’était apportée sur la cause de l’accident et cela me chiffonnait. Un déraillement est chose hélas imaginable, mais deux en même temps, au même endroit, cela devenait franchement insolite. Une telle concomitance éliminait d’office la piste d’une défaillance humaine ou matérielle au sein des convois eux-mêmes et devait inciter à chercher plutôt du côté de l’infrastructure ferroviaire: l'état des voies, un problème de signalisation, d'aiguillage, un effondrement du ballast, que sais-je ? Or, rien de tout cela n’était évoqué.



     Dès mon arrivée à la Division, le lendemain matin, je me mis en quête, aussi discrètement que possible, de photographies relatives à l’accident. Je savais que ne n’aurais pas accès aux documents les plus confidentiels mais du moins espérais-je trouver peut-être matière à calmer ou à confirmer la suspicion qui m’habitait depuis la veille. Mes recherches furent plutôt infructueuses jusqu’à ce que je tombe sur quelques photographies aériennes. Si j’en crois la mention figurant dans le coin droit, elles auraient été prises aux alentours de 21 heures. Sur ces clichés, l’évacuation des victimes semble avoir été achevé mais la verrière aux trois-quarts effondrée laisse voir, à la lumière des projecteurs, l’horrible spectacle des rames éparpillées et des wagons brisés. Je ne pris pas le temps de les examiner en détail, j’en tirai des copies que je glissai dans mon porte-documents.

     Un je-ne-sais-quoi dans ces photographies avait pourtant attiré mon attention.

Fragments de H. H.-D. (022)

Je n’ai aucune idée des précautions à adopter pour me conformer aux conseils de prudence d’Anne Devincey. J’y verrais plus clair si je connaissais la raison de l’arrestation du superviseur mais elle ne m’a pas éclairé sur ce point.  Comme elle semble être une de ses proches collaboratrices à la Société de l’Automne, il est vraisemblable qu’il l’a tenue informée des discussions que nous avions eues à propos de Blanqui, Geneniève d’Aulnoye et des disparitions. Est-ce à cause de l’attention que nous portons à ces phénomènes qu’elle m’a mis en garde? Si c’est le cas, cela signifie que pour elle l’arrestation de Schrödinger a partie liée avec ces affaires. J’essaie de me convaincre qu’il peut aussi s’agir d’une coïncidence et que tout cela soit un épisode de cette lutte entre les différentes factions au pouvoir qu’elle a évoquée, lutte dont j’ignore à peu près tout. A l’opposé de ces hypothèses, le fait qu’il a été sur-le-champ interné en hôpital psychiatrique pourrait laisser supposer un acte de démence de sa part lors de son entretien avec le Commissaire d’Etat. Pourtant à aucun moment, lors de nos conversations, je n’ai eu le sentiment d’avoir affaire à un homme à l’esprit dérangé. La dégradation de son état physique pourrait-elle être le symptôme - ou bien la cause - d’un mal plus profond ? Je tremble alors d’imaginer le diagnostic que l’on pourrait porter sur mon état mental, moi qui ai pour ainsi dire assisté à la disparition puis à la réapparition d’une rue de Paris. 



     C’est peu dire que j’étais anxieux ce matin en me rendant au bureau. Je pus vite constater que la nouvelle de l’internement de Schrödinger ne s’était pas encore répandue parmi mes collègues. Je parle, bien sûr, des collègues de mon niveau, comme Marie Di Luca ou Armand Pélissien; en ce qui concerne le superviseur Larcher, il ne faisait aucun doute dans mon esprit que celui-ci était au fait des évènements. Quant au Divisionnaire Wiesner, quel rôle jouait-il?   

     En fin d’après midi on nous remis une note de service, signée dudit Divisionnaire, annonçant en trois lignes sèches que le superviseur Schrödinger avait dû quitter son poste “pour des raisons de santé” et, qu’en attendant la nomination d’un remplaçant, l’ensemble des dossiers qu’il traitait était dévolu au superviseur Larcher. Marie Di Luca fut totalement ahurie et Armand Pélissien se leva en claquant sa chaise bien fort et sortit dans le couloir. A part moi je me demandais quels dossiers pouvaient encore bien traiter Schrödinger, vu que sa présence à la Division était devenue sporadique et qu’on l’avait déjà privé d’une partie de ses agents comme Marie di Luca et moi-même. Je tâcherai de poser la question à Pélissien, le seul qui travaillait encore jusqu’à ce jour sous ses ordres directs.

    La façon dont on traite cet homme, qui fut la cheville ouvrière de ce service quand Larcher n’a toujours été que le factotum du Divisionnaire, suffit à elle seule à ce que je vive ces évènements avec affliction et dégoût. Par surcroît, bien que je sois d’un tempérament pondéré et peu prompt aux exaltations, l’aventure de la rue des Orties, l’affaire de Geneviève d’Aulnoye ainsi que les autres cas qu’il m’a rapportés, m’ancrent aujourd’hui dans la conviction que la proscription dont il est l’objet est grosse de catastrophes à venir.

Fragments de H. H.-D. (020)

C’était une femme longue et osseuse au teint pâle, la petite quarantaine me sembla-t-il, vêtue d’une jupe plissée grise et d’un gilet de laine noir sur un chemisier à col montant. Je la suivis dans le vestibule circulaire toujours aussi glacial et elle m’ouvrit la porte de la pièce dans laquelle Schrödinger m’avait reçu la première fois. “Il ne devrait pas tarder, me déclara-t-elle, il était cet après-midi chez le commissaire d’Etat. Vous pouvez l’attendre dans son antre si l’odeur de tabac froid ne vous importune pas. Ce n’est pas très accueillant de ma part et je vous prie de m’en excuser, mais je ne peux pas vous tenir compagnie pour le moment car je suis occupée là-haut.” L’écho assourdi de conversations parvenait en effet de l’étage.


    J’entrepris, pour meubler mon attente, de me livrer à une petite exploration de cette pièce dans laquelle Anne Devincey m’avait aimablement cantonné. Cela tenait de l’échoppe de bibliophile et de la turne d’étudiant. J’avisai, contre le mur opposé à celui de son bureau, un lit d’appoint ainsi qu’un petit réchaud que je n’avais pas remarqués lors de ma première visite. Il dormait donc - au moins occasionnellement - dans cet endroit. Mais où demeurait-il lorsqu’il ne hantait pas la Division des Observations ou la Société de l’Automne? J’ai toujours imaginé, sans plus m’y arrêter, qu’un haut fonctionnaire comme lui occupait probablement un logement cossu à la plaine Monceau ou à Boulogne. Mais à cet instant je ressentais une nouvelle fois le caractère étrange de mes rapports avec cet homme qui, il y a peu, n’était pour moi qu’un supérieur hiérarchique inabordable. Il avait, pour quelque raison que j’ignore, décidé de me faire partager des informations de nature confidentielle, en revanche j’ignorais à peu près tout de lui hormis son appartenance à cette Société de l’Automne. Tout juste savais-je qu’il avait reçu une formation militaire et qu’il avait été - ou était encore - membre du parti blanquiste. J’avais aussi cru comprendre qu’il était veuf depuis quelques années.

   Je portai ensuite mon attention sur les étagères. Les ouvrages de théorie politique - avec naturellement une place de choix pour les écrits de Blanqui et des penseurs socialistes des deux derniers siècles - côtoyaient les manuels d’histoire. Un peu plus loin s’alignaient quantité de livres et de périodiques traitant de matières scientifiques, depuis la théorie des nombres jusqu’aux dernières avancées de la physique des particules. Tout cela cadrait plutôt bien avec l’idée que je me faisais du superviseur. Ce que je découvris ensuite était en revanche plus inattendu. Toute une section de sa bibliothèque était en effet consacrée à des matières et des auteurs relevant de la croyance religieuse, de la spéculation pré-scientifique, voire de la superstition pure et simple. Pris de curiosité et n’ayant autre chose à faire, je commençai à en dresser une liste dans mon carnet.

   Dans des formats divers et sous des reliures plus ou moins fatiguées, je recensai ainsi, entre autres opuscules plus obscurs:
  • plusieurs volumes d'Ibn 'Arabi et Omar Sohrawardi, philosophes musulmans du XIIème siècle;
  • le Zohar et le Sepher Yetsirah, livres essentiels de la Cabale juive, ainsi que des écrits d'Isaac l'Aveugle, Moïse de Léon, Isaac Louria, Abraham Aboulafia et Éléazar de Worms;
  • les Neuf cents Conclusions, de Jean Pic de la Mirandole ;
  • De verbo mirifico et De arte cabalistica, de Jean Reuchlin ;
  • De harmonia mundi, du franciscain Francesco Giorgi ;
  • La Clé des choses cachées et l'Exégèse du Candélabre mystique dans le tabernacle de Moyse, de Guillaume Postel ;
  • le Traité des mondes innumérables, de François Lottin ;
  • Abdita divinae cabalae mysteria, de Jacques Gaffarel ;
  • ainsi que des ouvrages d'hermétistes du Bas Moyen Age, de la Renaissance et du XVIIème siècle : Augustin d'Ancône , Marcile Ficin , Jacques de Lucques, Richard de Mediavilla, Jakob Böhme, Nicolas de Cues, Fontenelle, Swedenborg et d’autres encore.

   Une telle collection avait de quoi surprendre dans la bibliothèque du matérialiste convaincu qu’il avait la réputation d’être. Je me promis de lui en faire la remarque.

  Soudain, provenant de l’étage, des éclats de voix se firent entendre par la porte entrouverte du bureau. Je sortis dans le vestibule et tendis l’oreille mais sans réussir à saisir le contenu des phrases échangées. Cela dura ainsi une vingtaine de minutes puis le tumulte céda peu à peu la place à un bourdonnement soutenu. Environ une heure plus tard le plancher du premier résonna de bruits de souliers et de chaises que l’on tire, puis j’entendis des pas qui s’éloignaient et des conversations qui s’estompaient. Personne dans le vestibule. Les participants à cette réunion avaient donc dû quitter le pavillon par une sortie que je ne connaissais pas. Quelques minutes après Anne Devincey poussa la porte du bureau et se laissa tomber sur une chaise.

   “Schrödinger vient d’être arrêté!” prononça-t-elle d’une voix blanche.




Fragments de H. H.-D. (019)

J’ai toujours de sérieux doutes sur l’utilité de continuer à poster ces notes dont j’ignore où, quand et à qui elles parviendront. Quatre bons mois se sont maintenant écoulés depuis la série de disparitions et de substitutions inexpliquées de rues et d’édifices, sans que j’aperçoive le moindre début d’explication à ces phénomènes. La presse reste toujours silencieuse sur le sujet et Schrödinger, qui me fait parvenir de temps en temps des messages toujours sibyllins, ne semble pas progresser non plus. De mon côté, je poursuis à la Division, avec un parfait manque de conviction, mon travail de recension de l’art funéraire vénète: inventaire exhaustif, nomenclature des pièces retenues par catégories d'oeuvres, classification croisée selon de multiples critères, longues séances d'analyse comparée avec l'équipe de Marie Di Luca en charge du matériel d'origine vénitienne... Je soupçonne toujours le superviseur Larcher de m’accaparer avec cette étude fumeuse pour éviter de me voir prendre des initiatives qui ne lui conviendraient pas. Toutefois ce travail fastidieux mais routinier me laisse suffisamment de disponibilité d’esprit pour me permettre de réfléchir aux incidents de ces derniers mois.

     Naturellement j’en suis venu à faire un rapprochement entre ces évènements et la disparition - qui m’avait tant occupé l’an dernier - des oeuvres de Geneviève d’Aulnoye. Je me suis par ailleurs efforcé de recueillir quelques renseignements sur la Société de l’Automne. Selon certains annuaires de référence, celle-ci apparaît comme une subdivision de l’Institut de Recherches Blanquistes, selon d’autres, les deux appellations recouvriraient en fait une seule et même entité, l’IRB en constituant alors la vitrine officielle. Celui-ci est inscrit depuis une soixantaine d’années, au Répertoire National des Sociétés Savantes et son activité la plus notable est l’édition d’ouvrages et de périodiques à caractère historique ou politique, ainsi que l’organisation de colloques. Son siège social est à Paris, 8 rue Linné - où Blanqui vécut plusieurs années - et il compte dans son conseil d’administration plusieurs anciens commissaires d’Etat. Les archives de la Division ne m’ont guère apporté plus d’éléments. Chacun y va de sa rumeur sur les activités présumées souterraines de la Société, sur son pouvoir d’influence, mais personne ne semble s’accorder sur ses origines et les conditions de sa fondation. La version la plus couramment admise est celle d’une création vers 1840, après la dissolution de la Société des Saisons; quelques uns y voient une origine beaucoup plus récente, concomitante avec la naissance de l’IRB. En tout cas, je n’ai trouvé nulle mention de son existence avant la révolution française comme me l’avait laissé entendre Schrödinger.  

     J’ai fait en revanche une découverte en croisant les entrées “Blanqui” et “Automne” de la base historique du Commissariat à l’Intelligence. La consultation d’une carte d’état-major m’a permis d’observer que le village de Villers-Sainte-Marie où Blanqui résidait au moment de son décès tragique était situé au bord d’un cours d’eau appelé justement la Sainte-Marie, qui se déverse, cinq kilomètres plus au nord, dans la rivière Automne. Il me revint aussitôt à l’esprit un des poèmes inconnus de Geneviève d’Aulnoye que Schrödinger m’avait donnés à lire et qui, si ma mémoire était bonne, faisait allusion aux “arcanes de l’Automne” et au “lit de Sainte Marie”.

     Tout ceci était passablement singulier, mon effarement et ma curiosité s’en sont trouvés décuplés. J’aurais aimé en discuter avec Schrödinger mais ce dernier n’a pas remis les pieds à la Division depuis notre rencontre rue des Orties et quand bien même il y serait venu, je ne voyais pas comment m’entretenir discrètement avec lui de ce sujet sur notre lieu de travail. Au bout du compte j’ai pris le parti de me rendre hier soir à la Société de l’Automne où je pensais avoir de bonnes chances de le trouver.

    Lorsque j’arrivai, le rez-de-chaussée du pavillon était obscur mais il y avait de la lumière derrière les vitres du premier étage. On mit un certain temps à répondre à mon coup de sonnette, puis la porte s’ouvrit et je reconnus la femme que j’avais croisée lors de ma première visite et qui avait dû m’observer d’abord depuis la fenêtre du premier. Un chat roux me frôla les chevilles et fila vers la pénombre du jardin. “Le chat de Schrödinger! fit la femme. Mais son maître, lui, est absent. Je sais qui vous êtes, reprit-elle, moi je m’appelle Anne Devincey. Entrez, voulez-vous?”



Fragments de H. H.-D. (010)



"Ah! Henri, je vous dois pas mal d'explications!" Il me prit par le bras avec une familiarité inattendue et m'entraîna à l'intérieur. Nous traversâmes un vestibule circulaire, dallé et sonore, et Schrödinger me fit pénétrer dans une pièce octogonale aux murs presque entièrement garnis de rayonnages. Il écrasa sa cigarette dans un cendrier déjà débordant et en piocha immédiatement une autre dans un paquet posé sur le bureau puis il me désigna un fauteuil de cuir avachi: "Asseyez-vous donc, mais je ne vous propose pas d'ôter votre pardessus, notre système de chauffage est un peu défaillant."

   "Je sais les rumeurs qui courent sur mon compte, commença-t-il. Comme tout le monde, vous m'avez certainement trouvé changé à mon retour, nous en reparlerons, mais mon absence n'était pas due à des raisons de santé comme cela se murmure. Le motif officiel est que je suis allé participer à un congrès à l'étranger, ce qui n'est pas très éloigné de la vérité. Pour être plus exact, j'ai mis à profit ma présence à un colloque en Pologne pour pousser jusqu'à Vilnius, dans le but de chercher des réponses à un certain nombre de questions que je me posais.
   - En Lituanie...!
  - C'est cela, Vilnius capitale de la Lituanie. Mais aussi Vilna, la Jérusalem du Nord, capitale du Yiddishland, et l'une des villes les plus en pointe dans certains domaines de recherche.
   - Les questions auxquelles vous faites allusion ont-elles un rapport avec le travail à la Division ?
   - En un sens, oui. Voyez-vous, tout a commencé avec la disparition des ouvrages de Geneviève d'Aulnoye. Cette affaire était plus du ressort de l'Intérieur que de celui du Commissariat à l'Intelligence, néanmoins, arguant du fait que la Bibliothèque Nationale des Rimes et Inscriptions se trouvait être un établissement placé sous notre tutelle, j'ai obtenu que nous soyons associés aux recherches. Il m'a fallu pour cela batailler ferme avec le Divisionnaire Wiesner qui ne voulait pas en entendre parler, et je ne vous parle pas de Larcher qui a fait des pieds et des mains pour que je ne vous confie pas la compilation...
   - Et qui accapare aujourd'hui tout mon temps avec le recensement, soudain prioritaire, des sépultures bretonnes!"
   Il eut un petit ricanement. "Oui, il vous a mis le grappin dessus dès qu'il a pu. Il a récupéré mes compilateurs durant mon absence et maintenant sa crainte est que vous travailliez pour moi en sous-main. Et c'est d'ailleurs ce que je comptais vous demander!" ajouta-t-il.

Fragments de H. H.-D. (009)

J'ai compris pourquoi Schrödinger était si souvent absent de la Division.
   En temps normal il arrive tôt le matin (la lumière de son bureau est déjà allumée lorsque je prends mon service, à 8 heures 30) et en repart parmi les derniers. Lorsqu'il doit se rendre à l'extérieur, il est bien rare qu'il ne refasse pas un saut au bureau dans la soirée. Mais depuis son retour, fin juillet, les choses on changé. Sa présence à la Division est devenue beaucoup plus aléatoire. A la plupart des conférences de travail il se fait représenter par un adjoint et j'ai peu souvent l'occasion de le croiser dans les couloirs.
   Pour ma part je suis absorbé par un travail de recensement des modes de restauration des monuments funéraires d'intérêt historique en Bretagne que m'a confié le superviseur Larcher.
Or, j'ai reçu jeudi, de Schrödinger, le mot suivant:


   Le lieu du rendez-vous était situé en proche banlieue, au Sud-Ouest de Paris, près de la Seine. Un peu avant 21 heures je me fis déposer par un taxi à distance raisonnable de l'adresse indiquée et terminai le trajet à pied. Je faillis rater l'endroit car celui-ci n'était pas visible de la rue et pour y accéder il fallait franchir un porche, traverser une cour pavée et longer une allée de terre battue. Enfin, à l'heure dite j'arrivai devant la façade en demi-cercle d'une villa en moellons qui me semblait dater du 18ème ou du 19ème siècle. Le bâtiment, quoiqu'un peu vétuste, ne manquait pas d'une certaine allure. Il détonait au milieu de ce quartier qui m'avait semblé abriter essentiellement des fabriques et des logements ouvriers. Je remarquai, à côté de la porte d'entrée, une plaque portant l'inscription "Société de l'Automne".
   A mon coup de sonnette la silhouette de Schrödinger s'encadra derrière la porte vitrée.

Fragments de H. H.-D. (008)

Pour être franc, je dois avouer que je suis plutôt désorienté. J'avais pris, il y a quelque temps, la décision de poster mes notes sur un ETP*. Pour ce faire, j'utilisai mon computeur domestique, un modèle tout ce qu'il y a de banal, quoique un peu obsolète, en ayant recours à un service de télé-courrier des plus répandus. Or, j'ai désormais quelques raisons de croire que cette publication échappe à mon contrôle. Outre l'endroit où je les destine, il semble que tout ou partie de mes notes parvienne quelque part, mais je suis incapable d'expliquer de quelle manière et, aussi absurde que cela puisse paraître, j'ignore aussi où et quand cela se produit. La comparaison qui me vient à l'esprit est avec le jeu de la bataille navale où, derrière l’écran, vous cherchez à vous faire une idée de la configuration des lieux à partir des indices fournis par les réactions de l’autre joueur à vos propres initiatives. Sauf que là ce n’est pas seulement une disposition spatiale qu’il faut se représenter. Imaginez cette même métaphore appliquée à d’autres dimensions de l’existence, à commencer par le temps.

   Il m'arrive aussi de recevoir de surprenants courriers, tels que celui-ci.

* ETP: Espace de télé-publication

Fragments de H. H.-D. (007)


Hier Schrödinger a fait sa réapparition à la Division, mais dans quel état ! On dirait qu'il a pris dix ans en trois mois. Le superviseur est un homme d'une cinquantaine d'années à l'allure plutôt athlétique, mais maintenant ses traits se sont creusés, ses cheveux sont devenus gris et clairsemés. Naturellement ce changement n'a échappé à personne et la Division bruisse de rumeurs à propos de son état de santé. Mon collègue Berthier affirme tenir de bonne source qu'en fait de congrès Schrödinger rentre d'un séjour à l'hôpital. Marie Di Luca se dit persuadée qu'il a contracté un virus à l'étranger. Personnellement ces conjectures me laissent un peu sceptique. Si, incontestablement, le superviseur semble avoir vieilli de façon inexplicable, son teint et son allure ne sont toutefois pas ceux d'une personne malade.

   Réunion non prévue l'après-midi avec des représentants de la Division de la conservation : à l'ordre du jour d'obscures questions d'harmonisation des normes d'archivage. Schrödinger était présent, il est resté muet. J'avais, évidemment, une furieuse envie de lui demander des éclaircissements à propos de Bioy Casarès, Blanqui et tout le reste. J'ai donc tenté de l'aborder à la sortie, le regard qu’il m’a adressé m'en a dissuadé. Dans la soirée, j’ai reçu à mon domicile un courrier électronique de lui m’informant qu’il reprendrait contact avec moi prochainement.

   H. H.-D.
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   Ci-joint une photographie sur laquelle figure Schrödinger, parue dans le quotidien La République il y a un peu plus de deux ans, à l’occasion de la prise de fonctions du commissaire d’Etat Castel.



Fragments de H. H.-D. (006)

J'ai reçu des nouvelles de Schrödinger. Le concierge m'a remis hier soir un colis contenant un petit livre d'aspect fatigué à couverture toilée verte, écrit en espagnol. Il s'intitule La trama celeste et le nom de son auteur - Adolfo Bioy Casarès - m'est inconnu. La page de garde indique que l'ouvrage a été édité en 1948 à Buenos Aires par la maison Sur.
   Entre les pages, une feuille de papier pliée en deux à en-tête du superviseur, avec ces quelques mots : « Lisez la nouvelle numéro quatre. »




   La nouvelle en question, qui court sur une quarantaine de pages, est celle qui a donné son titre au recueil; elle porte comme sous-titre Las aventuras del capitàn Morris. N’étant pas familier de la langue espagnole, je m’armai d’un dictionnaire et me branchai à un service d’A.E.T*. Au petit matin j’étais parvenu à une traduction à peu près intelligible du texte. Celui-ci raconte l’histoire d’un pilote d'essai argentin qui doit expérimenter un nouvel avion secret. Il subit un accident à l'atterrissage et se réveille détenu dans un hôpital militaire. Interrogé par l'armée, celle-ci le prend pour un espion Urugayen. Il fait appel à ses amis mais personne ne le reconnaît. Il se trouve dans l’impossibilité d’expliquer la situation, mais finalement le narrateur, un ami à lui, découvre la vérité : il a voyagé dans un univers parallèle, ressemblant beaucoup au nôtre mais cependant différent par quelques détails, où les êtres, les lieux, les nations existent ou disparaissent de façon incompréhensible.

   Le récit est parsemé de références à Blanqui, en particulier à un « poème en prose » intitulé L’Eternité par les astres qu'il aurait rédigé en prison. Quelqu’un – Schrödinger probablement – a souligné et annoté certains passages tels que celui-ci, qui serait extrait de L’Eternité par les astres :

   « Il y aura des mondes infinis identiques, des mondes infinis légèrement variés, des mondes infinis différents. Ce que j'écris maintenant dans ce cachot du fort du Taureau, je l'ai écrit et je l'écrirai durant l'éternité, sur une table et un papier, dans un cachot, entièrement semblables. Dans des mondes infinis ma situation sera la même, mais peut-être que la cause de ma réclusion perdra graduellement sa noblesse, jusqu'à être sordide, et peut-être que mes lignes auront, dans d'autres mondes, la supériorité indéniable d'un adjectif heureux. »
   H. H.-D.

* Aide électronique à la traduction.


Fragments de H. H.-D. (005)

Je me suis rendu samedi au Musée de la République pour y visiter la salle Blanqui où, je l'avoue, je n'avais pas mis les pieds depuis une bonne vingtaine d'années. Non loin des sempiternels maillots à l'effigie du "père", j'ai pu y contempler une des rares représentations de la maison de Villers-Sainte-Marie (le bâtiment fut rasé peu de temps après l'incendie), une petite huile sur toile de 40 centimètres sur 30.


   H. H.-D.
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* Cela fait une dizaine de jours que Schrödinger est absent. On le dit en congrès à l'étranger. Une note de service nous a simplement signalé que la conférence de travail de jeudi dernier était annulée.

Fragments de H. H.-D. (004)



J'ai déniché chez un bouquiniste de la rue Beurrière un exemplaire du supplément illustré de l'Eclaireur Social daté du 22 messidor 83 (c'est à dire du 11 juillet 1875 dans le calendrier grégorien) relatant la mort de Blanqui. Il ressort des différents articles consacrés au sujet que le lendemain de son élection par le Conseil de la République, Blanqui se retira dans sa maison de Villers-Sainte-Marie en compagnie de son secrétaire Charles-Albert Servian pour y préparer sa prise de fonctions officielle, prévue pour le lundi 12 juillet (23 messidor). Il y reçut en fin de semaine la visite de ses amis Ernest Granger et Emile Eudes puis, le 5 juillet (16 messidor), celle de Charles-Ferdinand Gambon, président du Cercle Ledru-Rollin dont on disait qu'il pourrait être pressenti pour diriger le Commissariat général de la République.

   Certains témoins font état de la venue du docteur Wavreille, de Crépy-en-Valois, le 7 au soir, mais ce dernier n'aurait, semble-t-il, pas confirmé ces dires. Des proches du président laissent toutefois entendre que celui-ci aurait été sujet à des vertiges ténébreux durant les jours précédant son élection, ce qui tendrait à accréditer ces témoignages.

   Le jeudi, aux environs de cinq heures du matin, le voisinage fut alerté par une immense lueur au-dessus de l'entrée du hameau de Villers. Lorsque la brigade de sapeurs-pompiers arriva sur les lieux la plus grande partie de la demeure était la proie des flammes. Après que l'incendie fut maîtrisé on découvrit dans les décombres des restes humains qui ne purent être identifiés avec une totale certitude, mais l'enquête conclut qu'il s'agissait, selon toute probabilité, de Blanqui et de son secrétaire.
   H. H.-D.

Fragments de H. H.-D. (003)

"Louis-Auguste Blanqui, né le 8 février 1805 à Puget-Théniers (Alpes-Maritimes) et décédé le 8 juillet 1875 à Villers-Sainte-Marie (Oise), était un théoricien socialiste et une figure majeure de l'histoire politique française. Il s’est battu pour le suffrage universel, pour l'égalité homme/femme, la suppression du travail des enfants etc. Sa théorie du socialisme était centrée sur l'idée d'État populaire, qui serait mis en place grâce à une révolution. Dans le domaine économique, il était partisan d'une intervention de l'État pour régler la répartition des moyens de production, les relations entre les producteurs et la distribution des richesses. Il passa la plus grande partie de son existence en prison avant de voir ses idées triompher. Il est considéré comme le "père" de la République Sociale.

   Jeune étudiant en droit, il adhèra à la Charbonnerie, société révolutionnaire secrète, combatit le régime de Charles X et participa, les armes à la main, à la révolution de juillet 1830. Sous Louis-Philippe il fut condamné en 1832, lors du procès des «quinze», puis de nouveau arrêté en 1836 comme dirigeant de la Société des familles et condamné à deux ans de prison pour fabrication d'explosifs. Amnistié en 1837, il milita dans la Société des saisons, et prépara l'insurrection du 12 mai 1839 à Paris, qui échoua. Arrêté en octobre, il fut condamné à mort en janvier 1840, puis vit sa peine est commuée en réclusion à vie. Il fut interné au Mont-Saint-Michel puis à la prison et à l'hôpital de Tours et gracié en 1844.

   Il prit part au renversement du régime de Louis-Philippe en 1848. Accusé de complicité dans le soulèvement manqué contre l'Assemblée, en mai 1848, il fut de nouveau condamné à dix ans de prison. En 1865, il s'évada et se réfugia en Belgique. Rentré d'exil, il organisa une nouvelle révolte en août 1870, mais la chute du Second Empire de Napoléon III eut lieu le 4 septembre 1870, au cours de la guerre franco-allemande. Il fonda le journal La Patrie en danger pour soutenir la résistance de Gambetta puis participa, contre le gouvernement de la Défense nationale, à l'insurrection du 31 octobre 1870 pendant laquelle il tenta de s'emparer de l'Hôtel de ville. Thiers le fit arrêter à la veille de la Commune, dans laquelle ses partisans joueront un rôle important. Il s'évada de la prison de Cahors le 15 mai 1871 et organisa l'insurrection de Toulouse en soutien à la Commune de Paris.

   Après la fin de la guerre franco-allemande et la réunification du territoire il fut élu, le 27 juin 1875, premier Président de la République Sociale. Mais avant même de prendre officiellement ses fonctions, il disparut le 8 juillet dans l'incendie inexpliqué de sa maison de Villers-Sainte-Marie."


   (Article Blanqui du Dictionnaire encyclopédique Faubert & Valois)

   Ma curiosité avait été piquée par la question de Schrödinger et, aussitôt rentré chez moi, je m'étais rué sur une encyclopédie. Rien dans l'article consacré à Blanqui n'avait particulièrement attiré mon attention; rien non plus dans l'actualité ne faisait référence au "père de la République sociale" et nous n'étions même pas en période de commémoration. Le sens des paroles du superviseur m'échappait.
   H. H.-D.

Fragments de H. H.-D. (002)

Les choses ont commencé il y a deux mois lorsque je fus convoqué dans le bureau du superviseur Schrödinger. Il n'est pas fréquent qu'un agent de compilation soit appelé personnellement chez un superviseur. Pour ma part cela ne m'était encore jamais arrivé, les seuls échanges verbaux que j'avais avec Schrödinger se limitaient au cadre des conférences de travail hebdomadaires du jeudi.

   "Vous avez travaillé sans compter votre temps sur le dossier d'Aulnoye, me déclara-t-il, aussi je pense que vous allez apprécier cette surprise." Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit une boîte en carton qu'il me tendit. A l'intérieur, un volume in-12, demi-basane marron foncé dont j'avais vu la photographie à maintes reprises. Je le parcourus avec précaution: c'était le deuxième tome des oeuvres complètes de Geneviève d'Aulnoye, dans l'édition Foucquart de 1787. Il me regardait, l'oeil amusé derrière ses grosses lunettes d'écaille, visiblement ravi de son petit effet. "Un bibliophile ferait peut-être la fine bouche, fit-il, puisque nous n'avons malheureusement là qu'un tome sur les cinq répertoriés. D'un autre côté, vous avez entre les mains l'unique exemplaire subsistant, à notre connaissance, des oeuvres de cette chère poétesse." Il ne m'expliqua pas comment comment il était entré en possession du livre, se bornant à me déclarer que la procédure à ce sujet n'était pas close.


   Comme je me levais pour prendre congé, il me lança: "Que savez-vous de la mort du président Blanqui?
- Ma foi, ce qu'on nous en apprend à l'école, répondis-je, un peu déconcerté. Il est décédé dans l'incendie de sa maison, quelques jours après son élection à la présidence de la République Sociale. C'était en 1875 si je ne m'abuse.
- Bien, bien..."

Fragments de H. H.-D. (001)

[...] et quoi qu'il en soit j'estime désormais de mon devoir de tenter de consigner du mieux que je pourrai les évènements auxquels je me trouve mêlé ou dont je suis le témoin depuis ma prise de fonctions au sein de la Division. Je le fais sans illusion mais non sans appréhension. En premier lieu, je ne suis pas convaincu que ceux qui auront l'occasion de parcourir ces notes saisiront l'urgence que je ressens à faire connaître à l'extérieur ce qui se passe ici. Je vais le dire autrement: il est possible que ce qui m'apparaît lourdement signifiant ne revête aucun sens pour un lecteur extérieur; que ce qui m'alarme, là où je suis, lui semble totalement anodin. En fait je ne me représente que de façon approximative ce qu'est la réalité à l'extérieur - ou plutôt dans les extérieurs - et en quoi elle diffère de la réalité d'ici. J'emploie les termes ici et à l'extérieur par commodité, bien que je les sache impropres à rendre compte du rapport entre ma propre expérience sensible et celle des personnes auxquelles j'essaie de m'adresser. Quant au mot réalité...

   Bref. Je m'appelle Henri Heinz-Daumal -depuis aussi longtemps qu'il m'en souvient- et je suis employé en qualité d'agent de compilation à la Division des Observations. Quoique subalterne mon emploi n'est cependant pas dépourvu d'intérêt. Ainsi, je ne suis pas peu fier du travail de synthèse que j'ai effectué à partir de l'enquête de dix-huit mois menée sur la soudaine disparition de l'ensemble des oeuvres de la poétesse picarde Geneviève d'Aulnoye des rayons de la Bibliothèque Nationale des Rimes et Inscriptions.

   Je pourrais également citer l'étude statistico-qualitative de la Direction des Populations concernant l'influence croissante des doctrines jézidéennes (ou yezidies) au sein de l'immigration d'origine mésopotamienne et anatolienne, qui eut le retentissement que l'on sait.
   H. H.-D.