Fragments de H. H.-D. (026)



“Eh bien, que vous inspirent ces nouvelles données?”
     Anne Devincey me faisait face par-delà la grande table. Elle se tenait les bras croisés, son teint était pâle et ses yeux enfoncés et cernés. Les dernières nuits avaient dû être blanches pour elle aussi.
    Juste deux déraillements dans une gare malencontreusement dépourvue de voies ferrées mais agrémentée d’oeuvres d’art! Et, accessoirement, vingt-six victimes et je ne sais combien de blessés! Je gardai ma réflexion pour moi car une autre pensée me travaillait : comprenait-elle d’avantage que moi ce qui se passait ? J’avais la conviction que si Schrödinger s’était tenu devant moi à cet instant, lui m’aurait déjà livré l’état de ses réflexions.
     Je me bornai à lui déclarer qu’ils avaient accompli un travail prodigieux dont j’aurais moi même été bien incapable, et que ces résultats renforçaient, hélas, l’impression, qui était la mienne, qu’un processus effrayant s’était mis en marche. J’ajoutai que je trouvais affligeant que cet infortuné Schrödinger ne puisse être parmi nous pour nous aider à trouver une explication à ces énigmes.

     Elle soupira. “A coup sûr il aurait, mieux que nous, su établir ce qui relie cet accident aux évènements incompréhensibles qui l’ont précédé, comme ces escamotages paysagers, - celui de la rue des Orties, entre autres, dont vous avez été le témoin. C’est bien à cela que vous pensez ?.
     - C’est cela, ainsi qu’à la disparition des livres de Geneviève d’Aulnoye. Mais nom d’un chien, n’y a-t-il vraiment rien à faire pour qu'il soit libéré ? Nous ne vivons tout de même pas sous un régime de dictature! Si ?
     - Vous avez raison. Même si notre République s’est beaucoup éloignée des idéaux de ses fondateurs et a pris un tour autoritaire que je n’aime pas, il n’en demeure pas moins que le fonctionnement de l’Etat reste soumis aux règles du droit et à la Constitution. Hélas, dans la situation de Schrödinger cela ne nous est d’aucun secours. Il ne sortira probablement jamais de l’endroit où il se trouve enfermé et, même si par miracle c’était le cas, il serait dans l’incapacité de nous apporter la moindre aide.
       - Je ne comprends pas...
    - Cela faisait partie des choses que j’avais à vous apprendre ce soir, lâcha-t-elle. Schrödinger n’est pas prisonnier dans cet hôpital psychiatrique, il est très malade... Il est atteint de démence sénile.”

      J’étais évidemment abasourdi par cette annonce. Si j’avais moi-même envisagé un instant une explication de cette nature je l’avais aussitôt écartée, tant elle entrait en contradiction avec le comportement du Schrödinger que je connaissais - ou que je croyais connaître... “Mais enfin, rétorquai-je, vous avez vous-même immédiatement opté pour le thèse d’une menée répressive! Les mesures de sécurité, vos conseils de prudence...
     - Les blanquistes ont de nombreux adversaires au gouvernement et dans l’administration, monsieur Heinz-Daumal, et c’est encore plus vrai de la Société de l’Automne. Aussi, concevez que, face à un évènement de cette sorte, la première chose à faire était de nous mettre en capacité de parer à toute attaque concertée. Mais ce que vous ignorez probablement, c’est que la santé de Schrödinger était devenue très préoccupante depuis son retour de voyage. Vous-même n’avez pas pu ne pas remarquer combien il semblait avoir vieilli. Assez vite sont apparus des épisodes de perte de mémoire, quelques moments de confusion, des difficultés, parfois,à tenir un raisonnement qui l’ont contraint à aménager son emploi du temps. Il a pratiquement cessé toute activité à la Division des Observations  pour consacrer son temps, quand ses forces le lui permettaient, à son travail au sein de notre organisation. Encore que, quand je parle de travail au sein de notre Société, je devrais plutôt dire qu’il consacrait le plus de temps possible à des recherches personnelles qu’il a bien tenté de nous faire partager mais dont je ne suis pas certaine que nous ayons compris tout le sens et la portée.
    - Est-ce que ces recherches étaient en rapport avec les évènements dont nous parlions ?
    - Eh bien, l’épisode de la rue des Orties semblait l’avoir sérieusement alarmé, naturellement. J’ignore comment il en a eu connaissance mais il a aussitôt dépêché trois de nos membres pour s’entretenir avec des habitants du quartier. Mais son occupation principale paraissait concerner le président Blanqui lui-même, sa vie, son oeuvre… Pas sur le plan strictement politique, me sembla-t-il. Il m’a laissée entendre à plusieurs reprises qu’il existait des choses qu’on ignorait sur lui, ou qu’on cachait et que Blanqui était un personnage encore plus important qu’on ne le croyait.”

    Je repensai immédiatement à mon premier entretien avec le superviseur et à sa question sur la mort du président.
      “Ne vous en a-t-il pas dit plus sur le sujet ? la questionnai-je.
     - Non, rien de plus. La raison essentielle en était, m’a-t-il expliqué, qu’en tant que membre de l’Institut de Recherches Blanquistes il s’estimait pour le moment tenu à la plus grande réserve sur cette question. Je le sentais extrêmement troublé mais je dois vous avouer qu’en dépit de l’estime que j’ai toujours eu pour lui, je me demandais quelquefois si tout cela n’était pas en réalité une manifestation de plus de la maladie qui le rongeait.”

    Je dus lui paraître encore sceptique car elle s’attacha à m’expliquer de façon détaillée comment la veille, contrairement à ce qu'elle m'avait affirmé en début de soirée, un représentant de l’IRB avait fini par être autorisé à rendre visite à Schrödinger et à consulter son dossier médical. Il avait trouvé le superviseur dans un état d’extrême lassitude, peut-être accentué par l’effet narcotique des médicaments, et alternant instants de lucidité et longs intervalles d’absence. “Nous avons  reconstitué le fil des évènements ayant amené à son internement, ajouta-t-elle, et nous sommes hélas maintenant à peu près convaincus qu’à un moment de son entretien avec le Commissaire d’Etat Castel, Schrödinger s’est emporté et, perdant tout contrôle de lui-même, s’est rué sur ce dernier et a tenté de l’éborgner à l’aide d’un coupe-papier qui se trouvait sur le bureau.
     - Quand bien même l’internement de Schrödinger ne serait pas le résultat d’un complot, commentai-je, vous ne semblez pas rassurés au point de vous passer de mesures de sécurité, comme la présence de Charles au pavillon. J’en déduis que si le coup de folie de Schrödinger constitue une aubaine pour ses ennemis, vous pensez qu’ils pourraient être tentés d'exploiter plus avant l'avantage qui est le leur. Mais j’ai le sentiment qu’il n’y a pas que cela qui vous tracasse...”

     Nous fumes interrompus par un bruit de porte venant du rez-de-chaussée. Puis un miaulement se fit entendre, suivi par une voix d’homme. “C’est justement Charles qui rentre et qui s’apprête à nourrir Origène, fit Anne Devincey.
       - Origène ?
    - Que voulez-vous, c’est ainsi que Schrödinger baptisa le chat juste après sa castration.”

     Devant mon air ahuri, elle ajouta, en levant les yeux au plafond : “Origène était un des Pères de l’Eglise, dont on dit qu’il poussa le souci d’ascétisme jusqu’à s’appliquer à lui même une méthode pour le moins radicale... Bon, peu importe, reprit-elle en se redressant sur sa chaise. Nous n’en avons pas terminé avec cette conversation, il me reste des choses importantes à vous dire.” 

Fragments de H. H.-D. (025)


Nous étions quatre personnes dans la salle du premier étage de la Société de l’Automne. Anne Devincey avait fait les présentations, m’assurant que nous nous trouvions en compagnie de “personnes de confiance”. Le conducteur de l‘automobile se prénommait Charles; un autre homme, un certain Jérôme, en manches de chemise malgré la fraîcheur des lieux, s’activait auprès d’un projecteur semblable à ceux que nous utilisons à la Division. Un écran fut déroulé contre le mur d’en face et, lorsqu’on fit le noir, apparut une photographie semblable à celles que j’avais copiées, mais d’une meilleure définition.
     Anne Devincey prit la parole: “Monsieur Heinz-Daumal, j’avais l’intuition que vous ne manqueriez pas de remarquer certaines détails singuliers entourant cet accident et je n’ai pas été déçue...
     - C’est très flatteur, l’interrompis-je, mais je crois que je peux terminer votre phrase: vous étiez préoccupée par l’usage éventuel que je pourrais faire de mes petites découvertes et vous n’aviez donc guère d’autre choix que de prendre contact avec moi.
     - Vous n'avez pas complètement tort. Je reconnais que j'étais quelque peu soucieuse à ce sujet, mais ce n'est pas la seule raison de votre présence ici. Nous avons, comme vous, trouvé surprenant le fait que deux trains déraillent quasi-simultanément lors de leur entrée en gare. S’ils avaient roulé sur des voies contiguës, le premier convoi, en sortant de ses rails, aurait pu avoir heurté le second. Mais ce qui invalide cette hypothèse, c’est que ces deux trains étaient séparés par plusieurs voies.
     - La seule explication possible résidait donc, logiquement, dans un évènement extérieur qui aurait affecté en même temps les deux trains. Quelque chose touchant toute l’infrastructure ferroviaire, comme un affaissement de terrain sur une large surface.
      - Exact, approuva-t-elle, ou bien encore un sabotage.
      - L’explosion...
      - Non, l’explosion s’est produite après le déraillement et semble être une conséquence de celui-ci. En tout état de cause un sabotage de cette nature aurait demandé une minutie et une rapidité de mise en oeuvre inimaginables. Savez-vous que, moins de deux minutes avant l’accident, deux trains avaient quitté la gare sans le moindre problème? De plus, comme vous l’avez vous même observé, ce qui est inexplicable c’est l’absence totale de rails sur les photographies prises peu après l’évènement.
     - Ne se peut-il pas que la présence de ces rails ait échappé à notre regard? Ces photographies sont plutôt sombres et prises de haut.”

       Le dénommé Jérôme intervint: “Croyez moi, monsieur, nous avons examiné les clichés avec la plus extrême minutie et un outillage que vous ne possédez sans doute pas. La longueur d’un rail est au minimum de quarante mètres et se présence ne nous aurait pas échappé. Les seuls débris métalliques que nous avons pu observer sont de taille beaucoup modeste et proviennent pour l’essentiel de l’effondrement d’une partie de la marquise.
     - Alors? "
    Jérôme guetta du regard l'assentiment d'Anne Devincey puis il agrandit une partie de l’image.
Il s’approcha de l’écran et, à l’aide d’une baguette, me désigna ce qui m’apparut comme un amas de gravats situé vers la partie centrale de la photographie.
     "Alors, poursuivit-il, nous avons fait une autre découverte. En cherchant les rails j’ai été intrigué par cette forme-ci. Les contours en sont trop arrondis pour qu’il s’agisse de simples gravats. Regardez, cela évoque même une forme humaine… Mais les dimensions sont trop importantes pour qu’on ait affaire à un corps et nous savons en outre que toutes les victimes avaient à cette heure été emportées par les sauveteurs. Nous en serions peut-être restés là si je n’avais pas, hier matin, traversé le Jardin des Tuileries. Je suis tombé en arrêt devant une statue du sculpteur Aristide Maillol dénommée La Méditerranée et en un instant j’eus la certitude que c’était ce que j’avais vu sur la photo. Il y avait néanmoins un problème : à supposer que j’aie raison, la même statue ne pouvait pas se trouver à la fois aux Tuileries et dans les décombres de la gare d’Orsay, sauf s’il en existait une copie. Je filai chez moi chercher un appareil photographique, revins prendre des clichés de la sculpture sous tous les angles et me précipitai ici. La comparaison des photos - que vous pouvez voir à présent sur l’écran - me confirma la similitude et quelques recherches documentaires m’apprirent qu’il existait bien plusieurs répliques de l’oeuvre originale.
     - Mais aucune plantée au milieu des quais de la gare d’Orsay!
   - Ah ça, naturellement! Nous avions mis le doigt sur quelque chose et cette chose n’avait aucun sens. Du coup nous avons repassé la photographie aérienne au peigne fin et nous avons fini par découvrir un autre amas étrange qui, après plusieurs heures de consultation de banques de données nous a permis d’identifier une autre statue.”
     L’écran afficha côte à côte les deux images. L’oeuvre, d’un style différent de celui de la première, représentait une femme assoupie, abritée sous l’aile à demi déployée d’un aigle aussi grand qu’elle. “Il s’agit, reprit-il, d’Hébé endormie, un groupe en marbre sculpté en 1869 par un certain Albert-Ernest Carier-Belleuse, qui fut le professeur d’Auguste Rodin. Je vous garde le meilleur pour la fin: il n’en existe pas de réplique connue et l’oeuvre est détenue par le musée du Louvre! Qui sait, fit-il d’un ton sarcastique, si nous poursuivons nos recherches peut-être tomberons-nous sur le sosie de la Victoire de Samothrace ou du David de Michel-Ange!” 



   Là dessus, il ralluma l’éclairage de la salle et éteignit le projecteur. “Maintenant, je rentre chez moi, déclara-t-il. Je dois être au bureau demain à sept heures et demie et je n’envisage pas de passer une nouvelle nuit blanche.”
      Il descendit l’escalier, suivi de Charles.

      " Charles le reconduit chez lui ?, demandai-je à Anne Devincey.
     - Pas tout à fait, il l'accompagne au centre-ville où se trouve garée sa propre auto.
      - Par mesure de prudence ?
     - Jérôme est le patron d'un cabinet  d'architectes plutôt en vue et nous considérons, lui comme nous, qu'une certaine discrétion dans nos rapports est de mise, en particulier dans le climat présent.
      -  Charles, lui, vit ici ?
      - En ce moment, oui. Il va revenir "monter la garde" dès qu'il aura déposé Jérôme. Et nous, à présent, nous avons besoin de causer."

    

Fragments de H. H.-D. (024)


Loupe à la main, je m'abîmai la vue une bonne partie de la soirée sur ces maudites photographies. J’en était sûr, mes yeux avaient détecté une incongruité que mon cerveau ne parvenait pas à identifier. Le sommeil commençait de me gagner et j’étais près de renoncer quand brusquement je compris ce qui clochait: pas l’ombre d’un rail ou d’une traverse parmi les débris! Je scrutai de nouveau, du mieux que je pouvais et le constat fut identique. A croire, si l’on ne reconnaissait l'architecture de la gare d’Orsay, que l’accident s’était produit ailleurs que sur des quais de chemin de fer. 



      Mes pensées dérivèrent alors sur ce malheureux Schrödinger cloîtré dans son asile d’aliénés. En d’autres circonstances c’est vers lui que je me serais sans doute d’instinct tourné pour partager ma déroutante découverte - et m’apercevoir probablement que son attention s’était trouvée éveillée avant la mienne! Mais pour le moment j’étais hélas condamné à en rester là et à garder pour moi mes doutes en attendant que les enquêteurs ou les journalistes fournissent enfin des explication plausibles. Bien sûr il me restait aussi l’alternative de reprendre contact avec la personne qui semblait la plus proche de lui, Anne Devincey, mais cette perspective ne m’enthousiasmait pas. En premier lieu, je me rendais bien compte que mes doutes découlaient essentiellement de lacunes dans l’information donnée au public et s’appuyaient sur deux bizarreries qui, en elles mêmes, ne suffisaient pas à construire une théorie: deux déraillements simultanés au même endroit, et une absence de rails sur les photographies de la scène du drame.
      Je réalisais aussi que le risque de paraître ridiculement soupçonneux ou même paranoïaque aux yeux de Schrödinger ne m’aurait pas particulièrement embarrassé, mais qu’il en irait différemment avec d’autres membres de la Société de l’Automne. Mes rapports, mes conversations avec le superviseur, cette sorte de connivence, cela était de l’ordre de la relation entre deux personnes mais à aucun moment je ne me suis considéré affilié, même tacitement, à ce groupe. Cela semblait d’ailleurs réciproque car lorsque j’appris de la bouche d’Anne Devincey l’arrestation de Schrödinger, celle-ci m’invita clairement à rester à distance de cette affaire.

      Je n’eus pas à trancher ce dilemme. Le lendemain cette même Anne Devincey me téléphonait à l’heure du petit déjeuner. Elle souhaitait, disait-elle, s’entretenir au plus tôt avec moi de différents sujets, dont la catastrophe de la gare d’Orsay; nous convînmes d’un rendez-vous en début de soirée dans une brasserie des Grands Boulevards.
      J’arrivai pile à l’heure convenue mais elle m’attendait déjà, au fond de la salle, assise devant une infusion. Elle portait un étroit manteau gris souris au col rond, boutonné jusqu’en haut et un bibi du même coloris d’où s’échappait une natte impeccable.
      “Avez-vous des nouvelles de Schrödinger?, la questionnai-je d’emblée.
      - Bonjour, monsieur Heinz-Daumal répondit-elle d’un air pincé, tandis que j’étouffais un fou rire nerveux. Nous n’avons malheureusement aucune nouvelle directe, ajouta-t-elle. Tout juste l’Institut de Recherches Blanquistes a-t-il reçu, à force d’insistance, un bulletin de santé indiquant que Monsieur Schrödinger recevait les meilleurs soins que réclame son état.
      - Son remplacement à la Division des Observations a en tout cas déjà été décidé.
      - Cela ne me surprend guère.
      - Avez-vous au moins une idée plus précise des causes réelles de son internement?”
      Elle se contenta de hausser les épaules puis enchaîna immédiatement: “Monsieur Heinz-Daumal, je suppose que vous avez suivi l’actualité de ces derniers jours.
      - Comme chacun, j’imagine.“
      J’avais envie de la laisser venir.
      Elle resta silencieuse quelques secondes et avala une gorgée de tisane. “Je comprends votre réserve, reprit-elle. J’avais simplement envie de connaître votre sentiment à propos de cet accident, vos réflexions - si cet évènement vous en a inspirées.
      - Et naturellement vous m’avez donné rendez-vous dans cette brasserie, vous vous êtes déplacée jusqu’ici juste pour connaître mon sentiment, à moi que vous n’avez vu que deux fois et qui ne suis même pas membre de votre Société! Je dois trouver cela crédible?
      - Bon, très bien. Vous ne me facilitez pas les choses, alors voilà, j’en vient au fait. Quelque chose vous a-t-il semblé anormal ? A nous, oui.”

      Elle m’avait suffisamment tendu la perche, je lui exposai donc ma perplexité devant les deux déraillements simultanés à l’entrée en gare et sortis les tirages mettant en évidence l’absence de rails sur le lieu du désastre. Elle m’écouta avec attention et examina soigneusement les photographies.
      “- Et qu’avez-vous fait ? Avez-vous fait état de vos doutes à quelqu’un?
      - A qui vouliez-vous que j’en parle? Si Schrödinger était encore ici j’aurais probablement essayé de m’en entretenir avec lui, mais là...! J’en était réduit à espérer que la presse apporte quelque éclaircissement vraisemblable.
      - Bien. Alors il faut que nous discutions, mais pas ici. Accompagnez-moi à la Société, j’ai d’ailleurs des choses à vous montrer.”

      Nous sortîmes et je la suivis sur le boulevard pendant une centaine de mètres. A l’entrée de la première rue à droite elle me fit arrêter devant une automobile. Un homme, qui devait nous suivre depuis la brasserie, vint nous ouvrir les portes et s’installa au volant.
      “Chauffeur et garde du corps! ironisai-je.
      - Je conduis très mal en ville.”
      En quelques minutes nous rejoignîmes la rive gauche et l’auto fila en direction de la banlieue.

Fragments de H. H.-D. (023)



C’est la tête emplie de sombres pensées que je quittai le bureau à 18 heures sonnantes. En dépit du temps maussade, je décidai, pour essayer de me changer les idées, de longer les quais de la Seine puis de m’offrir à dîner dans un des restaurants du quartier de l'Hôtel de Ville.

    Arrivé aux environs du pont d’Arcole, le fracas d’une détonation, suivi d’un tumulte métallique, me tira brusquement de mes mornes ruminations. En me penchant au parapet j’aperçus une colonne de fumée noire qui s’élevait en aval du fleuve, à la hauteur des Tuileries me sembla-t-il. Autour de moi les passants s’étaient arrêtés et s’interpellaient avec des mines inquiètes et interrogatives ; des mots revenaient: collision fluviale, incendie, attentat... Bientôt les mugissements mêlés des sirènes de la police et des sapeurs-pompiers commencèrent de s’élever d’un peu partout et je vis une demi-douzaine de vedettes descendre la Seine à vive allure.
    Je hâtai le pas en direction de l’ouest et après dix minutes j’atteignis le pont Neuf. De là je pus réaliser que le sinistre n’avait pas pour théâtre les Tuileries mais la gare d’Orsay. Je traversai alors la Seine pour poursuivre ma progression sur la rive gauche. La circulation automobile y était pratiquement à l’arrêt et des agents de police s'évertuaient, à grands coups de sifflet, à dégager un couloir pour les véhicules de secours. Un peu plus loin la voie était barrée et le trafic dévié vers la rue des Saints-Pères. A partir de la rue du Bac, le secteur était totalement bouclé et il y régnait l’intense agitation des jours de désastre. Des postes de premier secours avaient été installés à la hâte. Des rescapés, enveloppés dans des couvertures, étaient assis sur des chaises pliantes et des blessés étaient transportés vers une noria d’ambulances et plusieurs hélicoptères médicalisés ou encore acheminés vers des vedettes fluviales, en contrebas. Les lances des camions de pompiers étaient déployées jusqu’à l’intérieur de la gare et une fumée sombre montait toujours au dessus de l’édifice.
     Je questionnai quelques personnes autour de moi. Le désastre, selon mes interlocuteurs, était dû à un déraillement suivi d’une forte explosion et d’un incendie. Il y aurait un nombre considérable de blessés et plusieurs morts. Je n’en apprendrai pas plus sur place. Je rebroussai chemin et rentrai chez moi pour écouter les bulletins d’informations.

   Les journalistes dans leur ensemble confirmaient, s’appuyant sur un communiqué de la Compagnie des Transports Ferroviaires, que deux trains de banlieue avaient déraillé presque simultanément en entrant en gare, à quelques voies de distance et qu’il s’en serait ensuivi un incendie dû à un court circuit électrique. On déplorait un bilan provisoire de vingt-six morts et plus de deux cents blessés. Les envoyés spéciaux semblaient ne pas avoir accès à l’emplacement même de la catastrophe, sans doute pour ne pas entraver le travail des sauveteurs, et se bornaient à décrire l’effervescence autour de la gare et à relater les réactions et commentaires de diverses personnalités officielles. En revanche aucune information n’était apportée sur la cause de l’accident et cela me chiffonnait. Un déraillement est chose hélas imaginable, mais deux en même temps, au même endroit, cela devenait franchement insolite. Une telle concomitance éliminait d’office la piste d’une défaillance humaine ou matérielle au sein des convois eux-mêmes et devait inciter à chercher plutôt du côté de l’infrastructure ferroviaire: l'état des voies, un problème de signalisation, d'aiguillage, un effondrement du ballast, que sais-je ? Or, rien de tout cela n’était évoqué.



     Dès mon arrivée à la Division, le lendemain matin, je me mis en quête, aussi discrètement que possible, de photographies relatives à l’accident. Je savais que ne n’aurais pas accès aux documents les plus confidentiels mais du moins espérais-je trouver peut-être matière à calmer ou à confirmer la suspicion qui m’habitait depuis la veille. Mes recherches furent plutôt infructueuses jusqu’à ce que je tombe sur quelques photographies aériennes. Si j’en crois la mention figurant dans le coin droit, elles auraient été prises aux alentours de 21 heures. Sur ces clichés, l’évacuation des victimes semble avoir été achevé mais la verrière aux trois-quarts effondrée laisse voir, à la lumière des projecteurs, l’horrible spectacle des rames éparpillées et des wagons brisés. Je ne pris pas le temps de les examiner en détail, j’en tirai des copies que je glissai dans mon porte-documents.

     Un je-ne-sais-quoi dans ces photographies avait pourtant attiré mon attention.

Fragments de H. H.-D. (022)

Je n’ai aucune idée des précautions à adopter pour me conformer aux conseils de prudence d’Anne Devincey. J’y verrais plus clair si je connaissais la raison de l’arrestation du superviseur mais elle ne m’a pas éclairé sur ce point.  Comme elle semble être une de ses proches collaboratrices à la Société de l’Automne, il est vraisemblable qu’il l’a tenue informée des discussions que nous avions eues à propos de Blanqui, Geneniève d’Aulnoye et des disparitions. Est-ce à cause de l’attention que nous portons à ces phénomènes qu’elle m’a mis en garde? Si c’est le cas, cela signifie que pour elle l’arrestation de Schrödinger a partie liée avec ces affaires. J’essaie de me convaincre qu’il peut aussi s’agir d’une coïncidence et que tout cela soit un épisode de cette lutte entre les différentes factions au pouvoir qu’elle a évoquée, lutte dont j’ignore à peu près tout. A l’opposé de ces hypothèses, le fait qu’il a été sur-le-champ interné en hôpital psychiatrique pourrait laisser supposer un acte de démence de sa part lors de son entretien avec le Commissaire d’Etat. Pourtant à aucun moment, lors de nos conversations, je n’ai eu le sentiment d’avoir affaire à un homme à l’esprit dérangé. La dégradation de son état physique pourrait-elle être le symptôme - ou bien la cause - d’un mal plus profond ? Je tremble alors d’imaginer le diagnostic que l’on pourrait porter sur mon état mental, moi qui ai pour ainsi dire assisté à la disparition puis à la réapparition d’une rue de Paris. 



     C’est peu dire que j’étais anxieux ce matin en me rendant au bureau. Je pus vite constater que la nouvelle de l’internement de Schrödinger ne s’était pas encore répandue parmi mes collègues. Je parle, bien sûr, des collègues de mon niveau, comme Marie Di Luca ou Armand Pélissien; en ce qui concerne le superviseur Larcher, il ne faisait aucun doute dans mon esprit que celui-ci était au fait des évènements. Quant au Divisionnaire Wiesner, quel rôle jouait-il?   

     En fin d’après midi on nous remis une note de service, signée dudit Divisionnaire, annonçant en trois lignes sèches que le superviseur Schrödinger avait dû quitter son poste “pour des raisons de santé” et, qu’en attendant la nomination d’un remplaçant, l’ensemble des dossiers qu’il traitait était dévolu au superviseur Larcher. Marie Di Luca fut totalement ahurie et Armand Pélissien se leva en claquant sa chaise bien fort et sortit dans le couloir. A part moi je me demandais quels dossiers pouvaient encore bien traiter Schrödinger, vu que sa présence à la Division était devenue sporadique et qu’on l’avait déjà privé d’une partie de ses agents comme Marie di Luca et moi-même. Je tâcherai de poser la question à Pélissien, le seul qui travaillait encore jusqu’à ce jour sous ses ordres directs.

    La façon dont on traite cet homme, qui fut la cheville ouvrière de ce service quand Larcher n’a toujours été que le factotum du Divisionnaire, suffit à elle seule à ce que je vive ces évènements avec affliction et dégoût. Par surcroît, bien que je sois d’un tempérament pondéré et peu prompt aux exaltations, l’aventure de la rue des Orties, l’affaire de Geneviève d’Aulnoye ainsi que les autres cas qu’il m’a rapportés, m’ancrent aujourd’hui dans la conviction que la proscription dont il est l’objet est grosse de catastrophes à venir.

Fragments de H. H.-D. (021)


Elle m’expliqua que Schrödinger avait été convoqué en début d’après-midi chez le Commissaire d’Etat Castel - pour un motif qui n’avait pas été précisé - mais qu’il devait ensuite rejoindre la Société de l’Automne afin d’assister à la réunion mensuelle du bureau exécutif. C’est aux environs de 19 heures qu’un coup de téléphone leur annonça l’arrestation de leur compagnon un peu plus tôt dans l’après-midi. L’heure et demie qui suivit fut consacrée à activer le réseau de correspondants de la société et de l’Institut de Recherches Blanquistes au sein des instances de l’Etat afin d’obtenir des informations plus circonstanciées. Il s’avéra que Schrödinger avait été interpellé à sa sortie du bureau du Commissaire d’Etat puis transféré immédiatement, non pas dans les locaux de la police, mais à l’hopital psychiatrique Sainte-Anne où il se trouvait à l’isolement. Aucune annonce officielle n’avait encore été faite et le motif de cette arrestation était ignoré.
   Aucun autre membre de l’organisation ne semblait avoir été inquiété mais les mesures de sécurité prévues en cas de menées répressives avaient tout de suite été mises en oeuvre. “Les personnes que vous avez entendues sortir d’ici ne dormiront pas chez elles ce soir” me souffla-t-elle. Des équipes de sécurité avaient en outre pris place au siège social de l’Institut et ici même mais, de l’aveu même d’Anne Devincey, elles constitueraient une protection bien dérisoire en cas d’offensive concertée de l’appareil d’Etat. 
J’étais venu dans l’espoir de pouvoir m’entretenir avec Schrödinger de la coïncidence entre certains termes des poésies inédites de Geneviève d’Aulnoye et les noms des rivières proches du village de Blanqui et je tombais en pleine affaire politico-policière.

   “Est-ce que cette arrestation constitue pour vous une surprise totale, lui demandai-je, ou bien Schrödinger et vous même pressentiez-vous une menace? 
   - C’est peu dire que les rapports qu’entretient notre courant de pensée avec la faction qui contrôle aujourd’hui la plupart des instances de décision sont détestables, mais ce qui vient de se passer me laisse totalement abasourdie! 
   - Pardonnez ma question, hasardai-je, mais selon vous c’est bien le courant blanquiste qui est visé et non, pour une raison que j’ignore, la personne même de Schrödinger?”

   Elle parut d’abord déconcertée. Ou peut être simplement pensive. Puis, après un assez long silence: ”Eh bien, monsieur Heinz-Daumal, pensez-vous parfaitement connaître Schrödinger ?” me demanda-t-elle à son tour”.
   Je ne répondis rien, évidemment. Je demandai si je pouvais être utile, Anne Devincey me fit comprendre que ce que j’avais de mieux à faire dans l’immédiat, était de rentrer chez moi et d’être prudent. 

Fragments de H. H.-D. (020)

C’était une femme longue et osseuse au teint pâle, la petite quarantaine me sembla-t-il, vêtue d’une jupe plissée grise et d’un gilet de laine noir sur un chemisier à col montant. Je la suivis dans le vestibule circulaire toujours aussi glacial et elle m’ouvrit la porte de la pièce dans laquelle Schrödinger m’avait reçu la première fois. “Il ne devrait pas tarder, me déclara-t-elle, il était cet après-midi chez le commissaire d’Etat. Vous pouvez l’attendre dans son antre si l’odeur de tabac froid ne vous importune pas. Ce n’est pas très accueillant de ma part et je vous prie de m’en excuser, mais je ne peux pas vous tenir compagnie pour le moment car je suis occupée là-haut.” L’écho assourdi de conversations parvenait en effet de l’étage.


    J’entrepris, pour meubler mon attente, de me livrer à une petite exploration de cette pièce dans laquelle Anne Devincey m’avait aimablement cantonné. Cela tenait de l’échoppe de bibliophile et de la turne d’étudiant. J’avisai, contre le mur opposé à celui de son bureau, un lit d’appoint ainsi qu’un petit réchaud que je n’avais pas remarqués lors de ma première visite. Il dormait donc - au moins occasionnellement - dans cet endroit. Mais où demeurait-il lorsqu’il ne hantait pas la Division des Observations ou la Société de l’Automne? J’ai toujours imaginé, sans plus m’y arrêter, qu’un haut fonctionnaire comme lui occupait probablement un logement cossu à la plaine Monceau ou à Boulogne. Mais à cet instant je ressentais une nouvelle fois le caractère étrange de mes rapports avec cet homme qui, il y a peu, n’était pour moi qu’un supérieur hiérarchique inabordable. Il avait, pour quelque raison que j’ignore, décidé de me faire partager des informations de nature confidentielle, en revanche j’ignorais à peu près tout de lui hormis son appartenance à cette Société de l’Automne. Tout juste savais-je qu’il avait reçu une formation militaire et qu’il avait été - ou était encore - membre du parti blanquiste. J’avais aussi cru comprendre qu’il était veuf depuis quelques années.

   Je portai ensuite mon attention sur les étagères. Les ouvrages de théorie politique - avec naturellement une place de choix pour les écrits de Blanqui et des penseurs socialistes des deux derniers siècles - côtoyaient les manuels d’histoire. Un peu plus loin s’alignaient quantité de livres et de périodiques traitant de matières scientifiques, depuis la théorie des nombres jusqu’aux dernières avancées de la physique des particules. Tout cela cadrait plutôt bien avec l’idée que je me faisais du superviseur. Ce que je découvris ensuite était en revanche plus inattendu. Toute une section de sa bibliothèque était en effet consacrée à des matières et des auteurs relevant de la croyance religieuse, de la spéculation pré-scientifique, voire de la superstition pure et simple. Pris de curiosité et n’ayant autre chose à faire, je commençai à en dresser une liste dans mon carnet.

   Dans des formats divers et sous des reliures plus ou moins fatiguées, je recensai ainsi, entre autres opuscules plus obscurs:
  • plusieurs volumes d'Ibn 'Arabi et Omar Sohrawardi, philosophes musulmans du XIIème siècle;
  • le Zohar et le Sepher Yetsirah, livres essentiels de la Cabale juive, ainsi que des écrits d'Isaac l'Aveugle, Moïse de Léon, Isaac Louria, Abraham Aboulafia et Éléazar de Worms;
  • les Neuf cents Conclusions, de Jean Pic de la Mirandole ;
  • De verbo mirifico et De arte cabalistica, de Jean Reuchlin ;
  • De harmonia mundi, du franciscain Francesco Giorgi ;
  • La Clé des choses cachées et l'Exégèse du Candélabre mystique dans le tabernacle de Moyse, de Guillaume Postel ;
  • le Traité des mondes innumérables, de François Lottin ;
  • Abdita divinae cabalae mysteria, de Jacques Gaffarel ;
  • ainsi que des ouvrages d'hermétistes du Bas Moyen Age, de la Renaissance et du XVIIème siècle : Augustin d'Ancône , Marcile Ficin , Jacques de Lucques, Richard de Mediavilla, Jakob Böhme, Nicolas de Cues, Fontenelle, Swedenborg et d’autres encore.

   Une telle collection avait de quoi surprendre dans la bibliothèque du matérialiste convaincu qu’il avait la réputation d’être. Je me promis de lui en faire la remarque.

  Soudain, provenant de l’étage, des éclats de voix se firent entendre par la porte entrouverte du bureau. Je sortis dans le vestibule et tendis l’oreille mais sans réussir à saisir le contenu des phrases échangées. Cela dura ainsi une vingtaine de minutes puis le tumulte céda peu à peu la place à un bourdonnement soutenu. Environ une heure plus tard le plancher du premier résonna de bruits de souliers et de chaises que l’on tire, puis j’entendis des pas qui s’éloignaient et des conversations qui s’estompaient. Personne dans le vestibule. Les participants à cette réunion avaient donc dû quitter le pavillon par une sortie que je ne connaissais pas. Quelques minutes après Anne Devincey poussa la porte du bureau et se laissa tomber sur une chaise.

   “Schrödinger vient d’être arrêté!” prononça-t-elle d’une voix blanche.




Fragments de H. H.-D. (019)

J’ai toujours de sérieux doutes sur l’utilité de continuer à poster ces notes dont j’ignore où, quand et à qui elles parviendront. Quatre bons mois se sont maintenant écoulés depuis la série de disparitions et de substitutions inexpliquées de rues et d’édifices, sans que j’aperçoive le moindre début d’explication à ces phénomènes. La presse reste toujours silencieuse sur le sujet et Schrödinger, qui me fait parvenir de temps en temps des messages toujours sibyllins, ne semble pas progresser non plus. De mon côté, je poursuis à la Division, avec un parfait manque de conviction, mon travail de recension de l’art funéraire vénète: inventaire exhaustif, nomenclature des pièces retenues par catégories d'oeuvres, classification croisée selon de multiples critères, longues séances d'analyse comparée avec l'équipe de Marie Di Luca en charge du matériel d'origine vénitienne... Je soupçonne toujours le superviseur Larcher de m’accaparer avec cette étude fumeuse pour éviter de me voir prendre des initiatives qui ne lui conviendraient pas. Toutefois ce travail fastidieux mais routinier me laisse suffisamment de disponibilité d’esprit pour me permettre de réfléchir aux incidents de ces derniers mois.

     Naturellement j’en suis venu à faire un rapprochement entre ces évènements et la disparition - qui m’avait tant occupé l’an dernier - des oeuvres de Geneviève d’Aulnoye. Je me suis par ailleurs efforcé de recueillir quelques renseignements sur la Société de l’Automne. Selon certains annuaires de référence, celle-ci apparaît comme une subdivision de l’Institut de Recherches Blanquistes, selon d’autres, les deux appellations recouvriraient en fait une seule et même entité, l’IRB en constituant alors la vitrine officielle. Celui-ci est inscrit depuis une soixantaine d’années, au Répertoire National des Sociétés Savantes et son activité la plus notable est l’édition d’ouvrages et de périodiques à caractère historique ou politique, ainsi que l’organisation de colloques. Son siège social est à Paris, 8 rue Linné - où Blanqui vécut plusieurs années - et il compte dans son conseil d’administration plusieurs anciens commissaires d’Etat. Les archives de la Division ne m’ont guère apporté plus d’éléments. Chacun y va de sa rumeur sur les activités présumées souterraines de la Société, sur son pouvoir d’influence, mais personne ne semble s’accorder sur ses origines et les conditions de sa fondation. La version la plus couramment admise est celle d’une création vers 1840, après la dissolution de la Société des Saisons; quelques uns y voient une origine beaucoup plus récente, concomitante avec la naissance de l’IRB. En tout cas, je n’ai trouvé nulle mention de son existence avant la révolution française comme me l’avait laissé entendre Schrödinger.  

     J’ai fait en revanche une découverte en croisant les entrées “Blanqui” et “Automne” de la base historique du Commissariat à l’Intelligence. La consultation d’une carte d’état-major m’a permis d’observer que le village de Villers-Sainte-Marie où Blanqui résidait au moment de son décès tragique était situé au bord d’un cours d’eau appelé justement la Sainte-Marie, qui se déverse, cinq kilomètres plus au nord, dans la rivière Automne. Il me revint aussitôt à l’esprit un des poèmes inconnus de Geneviève d’Aulnoye que Schrödinger m’avait donnés à lire et qui, si ma mémoire était bonne, faisait allusion aux “arcanes de l’Automne” et au “lit de Sainte Marie”.

     Tout ceci était passablement singulier, mon effarement et ma curiosité s’en sont trouvés décuplés. J’aurais aimé en discuter avec Schrödinger mais ce dernier n’a pas remis les pieds à la Division depuis notre rencontre rue des Orties et quand bien même il y serait venu, je ne voyais pas comment m’entretenir discrètement avec lui de ce sujet sur notre lieu de travail. Au bout du compte j’ai pris le parti de me rendre hier soir à la Société de l’Automne où je pensais avoir de bonnes chances de le trouver.

    Lorsque j’arrivai, le rez-de-chaussée du pavillon était obscur mais il y avait de la lumière derrière les vitres du premier étage. On mit un certain temps à répondre à mon coup de sonnette, puis la porte s’ouvrit et je reconnus la femme que j’avais croisée lors de ma première visite et qui avait dû m’observer d’abord depuis la fenêtre du premier. Un chat roux me frôla les chevilles et fila vers la pénombre du jardin. “Le chat de Schrödinger! fit la femme. Mais son maître, lui, est absent. Je sais qui vous êtes, reprit-elle, moi je m’appelle Anne Devincey. Entrez, voulez-vous?”



Fragments de H. H.-D. (018)


L”’incident de la rue des Orties” - comme l’a baptisé Schrödinger - n’était, je le sais maintenant,  ni le premier ni le dernier du genre. Le superviseur m’a parlé d’une petite gare de campagne, dans l’Est de la France, “disparue” durant quelques jours il y a moins d’un an. Aucune perturbation dans le trafic ferroviaire n’a cependant été signalée à l’époque par les autorités.
    De leur côté, des sources britanniques font état du surgissement - je ne sais quel autre mot employer! - d’un cabaret artistique en lieu et place du magasin d’une célèbre marque d’imperméables, la semaine dernière, au milieu de la matinée, dans une rue du quartier londonien de Soho. Les amateurs de spectacles musicaux rythmés rencontrés sur place soutiennent qu’ils fréquentent cette adresse depuis fort longtemps, quant aux acheteurs de trench coats des environs, ils affirment de leur côté se fournir habituellement dans les magasins de Regent Street ou de Covent Garden.
    Chaque fois, il semble qu’on ait affaire au même scénario, avec deux variantes: quelques individus sont les témoins d’aberrations mais assez rapidement les choses rentrent dans l’ordre, soit que le phénomène cesse aussi soudainement qu’il s’était produit, soit au contraire qu’il s’installe. Dans le premier cas les témoins paraissent avoir tout oublié de l’incident et, dans le second, aucune personne ne garde le souvenir de l’état antérieur. Dans l’affaire du cabaret londonien, Schrödinger s’est pourtant procuré - par je ne sais quels moyens! - une coupure de presse représentant le magasin d’imperméables là où il devrait encore se trouver et où personne ne se rappelle plus l’avoir vu.  


Fragments de H. H.-D. (017)



Il fallait que je me décide à retourner sur place. Je ne savais pas si je redoutais plus la confirmation de la volatilisation de la rue des Orties ou sa résurrection. Dans le premier cas, je pourrais me dire que je n’avais pas eu la berlue samedi dernier, en revanche cela ne m’expliquerait pas pourquoi je conservais malgré tout le souvenir de cette maudite rue - jusqu’au goût des camemberts de chez Allilière! Peut-on se souvenir d’une chose qui n’a jamais existé? Et si elle venait à réapparaître, l’ordre des choses en semblerait rétabli mais je serais toujours à me demander pourquoi je ne l’avais pas vue l’autre jour.
    J’ai rassemblé mon courage et ce soir, en quittant la Division, j’ai pris un autobus jusqu’au Palais Royal puis marché en direction de la rue Sainte-Anne. Là, juste en face de l'Administration des Tontines s’ouvrait, comme auparavant, la rue des Orties. Le premier sentiment qui me vint fut le soulagement, les questions viendraient après. La fromagerie Allilière, un peu plus loin à gauche, m’attirait comme un paradis retrouvé. Je poussai la porte et, pour un peu, j’aurais embrassé la patronne. J’en ressortis bientôt, nanti d’un camembert et d’un livarot. Avant de repartir, j'extirpai de ma sacoche un appareil photo que j’avais emporté pour l’occasion et pris quelques clichés des alentours. Je m’éloignais d’un pas guilleret lorsqu’une main se posa sur mon épaule et qu’une voix m’interpella: “Alors, vous aussi, mon ami?”.

    Je me retournai, Schrödinger me faisait face. Sa voix était goguenarde mais son regard grave: “Je ne vous demande pas la raison de votre présence dans ces parages. Quand cela vous est-il arrivé?
    - Samedi dernier.
    - Oui, bien sûr! C’est également mon cas. Mais j’y suis retourné le surlendemain et la rue était, disons, revenue...
    - Vous me pistez?
    - J’ai passé l’après-midi à la Division - j’y ai encore mon bureau, vous savez! - me dit-il avec malice. Et lorsque je vous ai vu sortir en peu plus tôt qu’à l'accoutumée j’ai eu envie de vous suivre. J’avais ma petite idée de l’endroit où vous vous rendiez, mettons cela sur le compte d’une intuition. Et il n’était pas indispensable que nos collègues nous voient partir bras dessus, bras dessous.”

Nous sommes remontés par la rue Sainte-Anne jusqu’au petit salon de thé qui se trouve à l’angle de la rue Thérèse. Nous nous installâmes, moi devant un Earl Grey Smoky, lui, grognon car l’établissement n’avait pas de Lapsang Souchong. J’étais bien déterminé à lui faire dire ce qu’il pensait - ou ce qu’il savait -  de ce phénomène dont nous avions, apparemment, tous deux été les témoins.
“Une aberration, Henri, une aberration! J’ai bien ma petite idée sur ce phénomène, avoua-t-il, mais de là à trouver une explication satisfaisante...! En tout cas, rassurez-vous, vous n’avez pas d’hallucination ou alors vous n’êtes pas le seul. En dehors de nous deux, d’autres ont été les témoins de l’effacement temporaire de la rue des Orties.
- Vous leur avez parlé?
- Nous avons bien rencontré quelques personnes, oui. (Je notai le nous). Mais, précisa-t-il, nous avons dû prendre des précautions, il fallait éviter de susciter une fièvre collective. Le risque était important car il s’agissait, pour l’essentiel, d’habitants du quartier et les gens, naturellement, sont amenés à se parler entre eux.”
Il m’expliqua que ces conversations avaient apporté des résultats contradictoires. Certaines personnes avaient constaté, avec le même effarement que moi, l’évanouissement de la rue tandis que pour une majorité la question n’avait pas d’objet, vu qu’elle n’avait, selon eux, jamais existée. Et, plusieurs jours après, parmi les témoins du phénomène quelques uns n’en conservaient plus aucun souvenir.
“Ajoutez à cela, conclut Schrödinger, ceux qui, le jour de la disparition, ignoraient tout de la rue des Orties mais qui, aujourd’hui, affirment qu’elle existe et a toujours existé. Et enfin, si nous voulons être rigoureux, nous devons envisager le fait que, pendant que pour nous cette rue se désagrégeait, pour d’autres personnes il pouvait très bien ne rien se produire du tout. Je peux vous assurer que votre marchande de fromages n’a aucunement le sentiment d’avoir fait une escapade dans le néant!” 

Fragments de H. H.-D. (016)



Larcher ne me laisse pas un instant de répit. Il m’a envoyé durant deux mois et demi effectuer des relevés dans tous les cimetières, nécropoles et alignements mégalithiques du Morbihan. Et je me retrouve, à mon retour, avec plusieurs centaines de documents: photos, croquis, descriptifs à trier, analyser, classifier. Marie Di Luca a été, de son côté, chargée d’une besogne identique à Venise. On attend maintenant de nous que nous mettions au jour d’hypothétiques similitudes, en particulier dans l’art funéraire, entre les oeuvres des populations gauloises vénètes d’Armorique et celles de leurs homonymes de Vénétie. Cela devrait permettre de vérifier la très ancienne théorie du géographe grec Strabon, reprise à son compte par Chateaubriand, selon laquelle ces deux peuples auraient une origine commune et Venise serait “la mère de Vannes” - ou l’inverse! Marie semble prendre cette besogne à coeur et elle réprouve en silence mon manque d’enthousiasme. En réalité tout cela présente bien peu d’intérêt mais occupe toutes mes journées.
    Je dois maintenant relater une aventure ahurissante qui m’est arrivée samedi dernier. J’étais allé musarder dans les galeries du Palais-Royal et avais entrepris de m’en retourner chez moi à pied. Arrivé rue Sainte-Anne, l’idée me vint de faire un petit détour par la rue des Orties pour y acheter un des excellents camemberts de chez Allilière. Mais je n’eus pas le temps de mettre mon projet à exécution que je me retrouvai déjà à l’angle de la rue Thérèse. J’avais dû dépasser la rue des Orties sans m’en apercevoir. Comme je tenais à mon fromage je rebroussai chemin et parcourus dans l’autre sens la centaine de mètres que j’avais faite en trop. Pas de rue des Orties! Elle est pourtant facilement repérable car elle fait face à l’immeuble de l’Administration des Tontines. En dépit de toute logique j’avançai quand même encore d’une vingtaine de pas. Rien. Je traversai pour avoir une vue d’ensemble et retrouver des repères. Je cherchai une palissade, des traces de chantier indiquant que la rue avait été provisoirement obstruée mais au lieu de cela mes yeux ne rencontraient qu’un alignement d’immeubles de quatre étages et mansardes sans la moindre discontinuité. Mon intestin se nouait et je fus pris - littéralement - de vertige. J'interpellai un des rares passants, lequel m’assura qu’il ne connaissait aucune rue des Orties dans le quartier. Je fis de même avec un touriste qui déplia un plan de Paris et constata avec moi que la rue n’y figurait pas. Il fallait me rendre à la réalité: la rue des Orties avait disparu sans trace. Ou n’avait jamais existé, ce qui n’était pas plus rassurant. La peur, cette fois-ci, m’envahit et je me mis à fuir, courant à moitié, en direction de la rue des Petits-Champs dont l’intersection, avec son immuable bureau de tabac d’un côté et son agence bancaire de l’autre, m’aida à reprendre un peu contenance.
    La suite du chemin de retour fut un vrai calvaire. Je guettais tous les endroits familiers, terrifié à l’idée de ne pas les retrouver, ce qui heureusement ne s’est pas produit. Rentré chez moi je ne dînai pas et dormis peu.  En ressassant l’incident de l’après midi j’en vins à douter de mes sens et à penser que mes yeux avaient ignoré la rue qui était bel et bien là; ou encore que ma mémoire m’avait joué un tour et que la rue des Orties donnait en réalité dans une rue autre que la rue Sainte-Anne. Mais les réactions des passants et le fait que j’avais parfaitement vu l’immeuble de l’Administration des Tontines ruinaient évidemment cette explication. Ce mystère reste entier, et c’est effrayant. 

Fragments de H. H.-D. (015)


Je me demande que penser de Schrödinger et de sa Société de l’Automne. Et qu’attend-il de moi? C’est que je le connais peu! Cet homme est le numéro deux de la Division et  je suis un simple agent de compilation. Jusqu’il y a peu nos rapports étaient naturellement empreints de la distance qui est de mise compte tenu de nos places respectives dans la hiérarchie administrative, en fait, jusqu’au travail qu’il m’a confié sur le dossier d’Aulnoye. C’est à partir de ce moment qu’il a commencé à me tenir des propos sibyllins au sujet de Blanqui. Puis il y a eu l’envoi du livre de cet auteur argentin, et pour finir cette invitation - ou cette convocation! - nocturne. Avec en toile de fond la détérioration manifeste de son état physique et de ses absences de plus en plus fréquentes de la Division. Tout ceci est tellement étrange que pendant un moment je me suis demandé si sa santé mentale ne se serait pas dégradée en même temps que son physique, mais je dois avouer que rien dans son attitude ne trahissait une quelconque confusion mentale. Pour le moment j’en conclue donc que c’est la situation elle-même qui est un peu folle.

  Au cours de cette soirée à la Société de l’Automne il m’a dévoilé des éléments que j’ignorais sur Geneviève d’Aulnoye - en particulier l’existence de poèmes inconnus - et en a inféré, sans réellement me le démontrer, un lien entre la poétesse et Blanqui à travers, semble-t-il, cette société secrète. Il m’a également donné une explication - que je ne lui demandais pas - sur sa longue absence mais ne m’a rien révélé de précis sur le motif de son voyage à Vilnius sinon qu’il y était allé “chercher des réponses à certaines questions”.  Pour des raisons que je ne connais pas il a décidé de m’accorder sa confiance dans des affaires qui paraissent à ses yeux importantes, mais il ne me livre que ce qui semble constituer des éléments épars d’un ensemble dont le sens m’échappe.  Il peut s’agir d’une manière de me tester ou bien progresse-t-il lui même à l'aveuglette? 

Fragments de H. H.-D. (014)

"Venez!" ajouta-t-il, et nous retraversâmes le vestibule circulaire jusqu'à un escalier à double volée de marches qui nous conduisit au premier étage, dans une salle de même forme que celle du rez-de-chaussée, au papier peint déchiré par endroits, meublée de bibliothèques, de longues tables et de curieux appareillages. Une femme était en train d'écrire à la lumière d'une lampe en laiton et opaline. A notre vue elle se leva, nous salua de la tête et se retira dans une pièce voisine, un dossier sous le bras. "Voilà, fit Schrödinger, comme vous l'avez peut-être deviné, nous sommes ici au siège parisien de la Société de l'Automne.
    - J'ai vu en effet la plaque sur la porte en arrivant, mais honnêtement ce nom ne me dit rien. Est-ce que cela devrait ?
    - Probablement pas. J'ai cru comprendre que la vie héroïque et mouvementée d'Auguste Blanqui n'était pas votre sujet d'étude favori, répondit-il d'un ton goguenard, même si, comme je l'espère, mes diverses allusions vous ont amené à vous intéresser d'un peu plus près au personnage."

      Il décrocha du mur un sous-verre et me le tendit: "Et ça, est-ce que ça vous évoque quelque chose?" Deux feuillets imprimés portant comme titre "Formulaire de réception à la Société des Saisons". Je lis: "Le récipiendaire est introduit les yeux bandés. Le président au présentateur : Quel est le nom du nouveau frère que tu nous amènes ....  Au récipiendaire : Citoyen (...), quel est ton âge ? ta profession ? le lieu de ta naissance ? ton domicile ?... Quels sont tes moyens d'existence ? As-tu réfléchi à la démarche que tu fais en ce moment, sur l'engagement que tu viens de contracter ? Sais-tu bien que les traîtres sont frappés de mort ? ...Jure donc, citoyen, de ne révéler à personne rien de ce qui se passera dans ce lieu, etc."
    "C'est le rituel d'admission à la Société des Saisons, une société secrète républicaine que Blanqui et Barbès avaient fondée, répondis-je. J'ai entendu parler de ce document, j'en ai même lu des extraits à la bibliothèque Blanqui du Musée de la République. J'ignorais que l'original existait encore.



     - Il en existe quelques exemplaires, nous en possédons un. Ce texte doit vous sembler quelque peu daté et grandiloquent. Son intérêt est ailleurs. Cette société a été créée en 1837 après le démantèlement par la police de la Société des Droits de l'Homme puis la scission de la Société des Familles. L'explication généralement admise de l'appellation Société des Saisons était en rapport avec son mode d'organisation. C'est celle qui fut évoquée lors du procès de l'insurrection de mai 1839: "La plus petite subdivision de la Société se compose de six hommes et d'un chef qui forment une semaine, dont le chef est le dimanche. Quatre semaines réunies composent un mois placé sous la direction d'un chef plus élevé nommé juillet. Trois mois forment une saison, commandée par un chef suprême nommé printemps; quatre saisons réunies enfin, forment une année commandée par l'un des chefs suprêmes de l'association, par l'un des membres du comité, sous le nom d'Agent révolutionnaire."  En un sens cela correspondait à la réalité...
    - Pour me parler de la Société de l'Automne vous convoquez celle des Saisons, l'interrompis-je. Bon, Saisons, Automne, l'analogie est manifeste. Dois-je en déduire que la première est une émanation de l'autre? que la Société de l'Automne a pris en quelque sorte la suite de l'éphémère Société des Saisons après l'échec de 1839 et l'emprisonnement de ses dirigeants? ou encore qu'elle s'est constituée par sécession d'avec la société mère?
    - Bien raisonné, camarade, à ceci près que c'est tout juste l'inverse. L'existence de la Société de l'Automne est bien antérieure à celle de la Société des Saisons. Pour ce que j'en sais, son existence serait attestée une bonne soixantaine d'années plus tôt."
    Il s'arrêta un instant puis ajouta, avec un sourire en coin: "Et elle aurait compté parmi ses membres Geneviève d'Aulnoye en personne."

Fragments de H. H.-D. (013)


Quelque chose me gênait à la lecture de ces poèmes et je sus rapidement quoi. J'avais acquis une bonne connaissance du dossier d'Aulnoye et, si le style de ces strophes ressemblait indéniablement à celui des autres écrits de la poétesse, pour autant que ma mémoire soit fiable je n'avais jamais vu dans aucun catalogue de ses œuvres ces titres mentionnés. J'en fis la remarque à Schrödinger qui n'eut pas l'air surpris.
   "Vous avez raison, me répondit-il, vous n'en trouverez pas mention dans l'édition 1907 du Répertoire des Auteurs français du XVIIIème siècle d'Albert Brissotin* qui fait pourtant autorité en la matière, pas plus que dans ses éditions ultérieures. Ils ne figurent pas davantage à l'entrée "Aulnoye" du Nouveau dictionnaire historique, critique et bibliographique de Desessarts de 1800**.
   - Ni, je suis formel, dans La France littéraire de J.-M. Quérard***, ajoutai-je. Pardonnez-moi, mais êtes vous absolument certain que nous n'avons pas affaire à un faux? fis-je en désignant le volume sur le bureau.
   - Sans doute aucun. Il a été expertisé avec le plus grand soin.
   - Mais enfin, pouvez-vous me dire où il a été retrouvé, alors que tout le monde le recherchait depuis des mois?
   - Mais à sa place, à la Bibliothèque des Rimes et Inscriptions."

   Je sentis d'un coup l'impatience me gagner: "Monsieur le Superviseur, je regrette de vous le dire, mais j'ai la très nette impression que l'on me promène depuis pas mal de temps maintenant. J'ai consacré de longues semaines de travail à la disparition des œuvres de Geneviève d'Aulnoye et vous m'affirmez aujourd'hui que ces livres - ou au moins celui-ci - n'auraient jamais quitté leurs rayonnages! Et pour couronner le tout, le volume qui n'a soit-disant pas bougé de sa place se révèle différent de celui qui s'y trouvait avant que l'on pense qu'il avait disparu! Avouez que tout cela paraît pour le moins extravagant, non?"

   Évidemment Schrödinger s'attendait à ma réaction. "Votre irritation et votre frustration sont compréhensibles, me répondit-il. Néanmoins je vous assure que je ne me moque pas de vous le moins du monde. Vous me connaissez un peu, regardez moi aujourd'hui... Vous avez le droit de penser que je perds la tête, et c'est à moi d'essayer de vous convaincre du contraire, mais pouvez-vous vraiment imaginer que je n'ai rien de plus intéressant à faire que de monter des canulars pour m'amuser à vos dépens?"

   Il resta ensuite un long moment sans prononcer une parole. Il ne semblait pas contrarié par mon éclat, plutôt pensif. J'avais l'impression qu'il était sur le point de m'en dire plus mais que quelque chose le retenait. Il nous resservit du café et alluma cette fois-ci un confortable cigare. "Bon! reprit-il en tapant du plat de la main sur l'accoudoir de son fauteuil, il faut que je vous parle de la Société de l'Automne."


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* Répertoire des Auteurs francais du XVIIIème siècle
par Albert Brissotin
à Paris, Société d'Éditions littéraires et artistiques
Librairie Paul Ollendorff
50, Chaussée d'Antin, 50
1907

** Les Siècles Littéraires de la France,
ou
Nouveau Dictionnaire, historique, critique, et bibliographique

de tous les Écrivains français, morts et vivans, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Contenant : i°. Les principaux traits de la vie des Auteurs morts, avec des jugemens sur leurs ouvrages; 2°. Des Notices bibliographiques sur les auteurs vivans; 3°. L'indication des différentes Éditions qui ont paru de tous les Livres français , de l'année où ils ont été publiés, et du lieu où ils ont été imprimés.
par N.-L.-M. Desessarts, et plusieurs biographes.
à Paris, chez l'auteur, imprimeur-libraire, Place de l'Odéon
An VIII (1800)

*** La France Littéraire
ou
Dictionnaire bibliographique des savants, historiens et gens de lettres de la France, ainsi que des littérateurs étrangers qui ont écrit en français, plus particulièrement pendant les XVIIIe et XIXe siècles

Ouvrage dans lequel on a inséré, afin d'en former une Bibliographie nationale complète, l'indication i° des réimpressions des ouvrages français de tous les âges ; 2° des diverses traductions en notre langue de tous les auteurs étrangers, anciens et modernes; 3° celle des réimpressions faites en France des ouvrages originaux de ces mêmes auteurs étrangers, pendant cette époque.
par J.-M. Quérard.
à Paris, chez Firmin Didot frères, libraires,
Rue Jacob, n° 24.
M DCCC XXIX